Introduction

    En ces temps troublés, la communauté scientifique est assaillie de toutes parts. D’un côté, divers pôles d’intérêt veulent se l’approprier en exigeant d’elle de l’innovation brevetable et commercialisable, du sensationnalisme médiatique, une bonne note au top-hit-parade de Shangaï, des réponses immédiates et sûres à tous les problèmes du moment, une expertise validant des préconceptions politiques du pouvoir, ou au contraire un activisme au service de ceux persuadés qu’on leur cache tout, voire que le peuple devrait décider des sujets à étudier ou ne pas étudier. 
    De l’autre côté, certains relativisent la science comme « une opinion subjective comme une autre », partisane voire en conflit d’intérêt généralisé avec le pouvoir et l’argent (tandis que « par nature » les associations « citoyennes » seraient forcément indépendantes, neutres et représentatives de la « demande sociale »), responsable de tous les maux de notre temps, ou pensent qu’avec l’accès facile à l’information aujourd’hui tout le monde est à même de trier et construire la connaissance scientifique.
    Depuis l’hiver 2013, une offensive vise plus particulièrement à faire entrer les « Sciences Citoyennes » au CNRS et dans la gouvernance des établissement d’Enseignement Supérieur et de Recherche en général, et à leur ouvrir crédits publics et participation des personnels.
    Nous, collectif de scientifiques, souhaitons par ce site contribuer à alerter collègues, politiques et citoyens des initiatives, discours et idéologies qui nous semblent toxiques pour la science.


En passant | Publié le par

Les précisions du Président du CNRS

En septembre 2013, Alain Fuchs, Président du CNRS a publié la note jointe dans laquelle il précise la position du CNRS, de manière à éviter les confusions et les amalgames.

Il rappelle donc que « pour le CNRS, la liberté de la recherche ET du chercheur sont fondamentales, et l’autonomie du champ scientifique implique que ce sont les chercheurs qui définissent eux-mêmes leurs sujets de recherche et la façon de les traiter ». Dont acte !

Il signale également l’existence de domaines de recherche particuliers dans lesquels la « participation » des citoyens pourrait être un atout pour les chercheurs ainsi qu’une familiarisation avec la science (biodiversité, astronomie, open access, etc.). Nous préférons laisser aux scientifiques dans les domaines concernés le soin de décider si la « participation » des citoyens est une aide pour eux, une formation pour les citoyens…ou non !

Enfin, il admet l’existence des dangers du relativisme ambiant qui tente de prendre place dans les domaines de la recherche et de la culture scientifique : « … il est exact que l’on assiste ça et là à une offensive des tenants du relativisme culturel, qui tentent d’occuper le terrain des relations science/société. C’est bien la raison pour laquelle il me semble important qu’une institution comme le CNRS vienne sur ce même terrain pour y rappeler le principe selon lequel c’est bien de la science dans sa pointe avancée que relève la production de nouvelles connaissances fondamentales. »

Par suite, nous considérons que ce dossier est clos… pour l’instant !

La vigilance reste de rigueur.

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Sciences Citoyennes dans la loi ESR

Débats et amendements sur la loi ESR

Cette semaine se débattait la loi sur l’Enseignement Supérieur et la Recherche, ainsi que ses amendements. Plusieurs d’entre eux émanaient de l’Alliance Science Société — dont nous démontions les ressorts ici — et ont été déposés par les députées I.Attard et S.Doucet (qui avaient activement participé à l’affichage de l’Alliance au parlement, notamment via  un colloque à l’Assemblée Nationale).

Etat des amendements à la loi ESR déposés, adoptés, rejetés; en particulier, état des amendements Attard  et Doucet:
8 amendements Attard et 2 amendements Doucet ont été votés (la plupart inoffensifs), beaucoup d’autres rejetés, 4 ont été déclarés irrecevables au titre de l’article 40 de la constitution, et il en reste un inoffensif à voter.

Par contre le dangereux amendement 231 contraignant les Universités à promouvoir et développer les interactions sciences-société pour les étudiants et enseignants chercheurs (voir texte plus bas) est hélas passé.😦

Certes les Universités seront libres de réguler… sauf qu’en pratique les motivés locaux par le « dialogue Sciences-Société » seront ultra-majoritairement les activistes  de la mouvance « Sciences Citoyennes », qui majoritairement promeuvent une « alter(pseudo)-science », même en milieu universitaire. Il sera maintenant difficile de ne pas valider, voire labelliser leurs initiatives militantes, en particulier sur nombre de domaines où l’idéologie l’emporte sur la rigueur scientifique. Sachant que l’on trouve des militants dans toutes disciplines même hors spécialité des sujets traités, alors qu’on ne trouvera de vrais vulgarisateurs que dans quelques sous-disciplines concernées.
C’est donc hélas Université par Université qu’il faudra surveiller ce qu’il se passe… à supposer que ça soit traçable.

L’amendement 231 à l’article 28 de la loi ESR :

Après la sixième phrase de l’alinéa 2, insérer la phrase suivante :
« Elle adopte des mesures visant à promouvoir et développer des interactions sciences-société initiées et animées par des étudiants ou des enseignants-chercheurs au sein des établissements comme sur le territoire de rayonnement de l’établissement. ».

EXPOSÉ SOMMAIRE

L’université doit s’ouvrir sur la société plus qu’elle ne le fait actuellement. Pour cela, il faut donc développer les interactions sciences-société entre chercheurs et universitaires d’une part et citoyens d’autre part. Cela permettra notamment le développement de débats sur les enjeux scientifiques mais aussi le développement de recherches participatives. Le conseil académique est l’instance la plus adaptée aux débats sur de tels sujets. Le présent amendement stipule donc que ce conseil pourra adopter des mesures visant à promouvoir et développer les interactions sciences-société.

Au delà de la loi ESR, il reste la mission Lipinski au CNRS et ses suites dans et hors le CNRS; par ailleurs l’Alliance a listé d’autres lois où elle interviendra dans l’année, en particulier les lois Décentralisation (juin) et Economie Sociale et Solidaire (septembre).
Il faut donc rester vigilants !

N’hésitez pas a faire circuler les liens sur les articles, le blog, la page facebook !

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Les sciences, cela nous regarde ! (livre L. Larqué et D. Pestre)

A propos de l’introduction du livre « Les sciences, cela nous regarde ! » (Directeurs de publication : L. Larqué et D. Pestre , Editions La Découverte, Paris 2013)

Au vu de l’actualité, la question des « sciences citoyenne » fait l’objet d’une intense activité de la part de ses adeptes.  Le livre, « Les sciences cela nous regarde » dirigé par Lionel Larqué et Dominique Pestre, participe de cette campagne. Cet ouvrage est présenté comme une collection de « petites histoires » visant à en « finir avec le rapport « magique » à la science dans lequel scientifiques et ingénieurs tendent à enfermer les citoyens » (quatrième de couverture). Voici la thèse des deux directeurs de la publication à laquelle il n’est pas sûr que tous les signataires des articles rassemblés dans l’ouvrage adhèrent. En effet la phrase bat des records de mise sens dessus dessous du sens commun et des connaissances.  La rationalité et la science qui la met en œuvre ne sont-elles pas depuis leur origine un effort de l’homme pour s’affranchir – précisément – de la pensée magique ?

Nous aurons l’occasion de revenir sur quelques unes des petites histoires du livre. Pour le moment, intéressons-nous au chapitre introductif – « L’école buissonnière » – qui est signé des deux directeurs de publication et qui donne le ton de l’ouvrage. Préjugés et amalgames au sujet de la science y abondent pour mieux servir leur thèse, comme nous allons le voir dans cette revue du texte.

Les scientifiques devraient-ils vivre d’amour et d’eau fraîche ? :

« Les savants ont offert leurs services aux Etats – démocratiques comme autoritaires -, aux entreprises commerciales et aux industriels, aux politiques et aux militaires. »

Dans cette seule phrase, autour des « savants », on retrouve donc en vrac : industriels, militaires, politiques, entreprises et « Etats – démocratiques comme autoritaires … ». (Notez ce souci de qualificatifs pour les Etats, et qu’on ne trouve pas pour les entreprises ou les catégories socio-professionnelles).

A première vue, cette phrase est étonnante.  N’enfonce t’elle pas des portes ouvertes ? En quoi les scientifiques – « les savants » – pourraient-ils ou devraient-ils vivre autrement que leurs concitoyens, c’est à dire sans être rémunérés par un employeur – du secteur public ou d’entreprises privées ? Devraient-ils vivre d’aumône pour ne pas prêter le flanc à la critique?

A mettre en exergue ce point que personne ne conteste, les auteurs ne chercheraient-ils pas à jeter la suspicion sur l’honnêteté du scientifique, à l’accuser d’une vénalité qui lui serait particulière alors que la rémunération d’un travail est la règle, pour les auteurs de la phrase notamment.

Science = management ? Science = économie ?

« Les sciences modernes sont un moyen de gouverner par le « management scientifique »,… ».

En quoi  le  «management scientifique » (même entre guillemets) serait-il un exemple de science ? Car pour qui connaît le management d’une part, – et la science d’autre part – le qualificatif de scientifique pour le management prête à sourire et fait penser que les auteurs ont une idée pour le moins biaisée de la science (même le management de la recherche se distingue de la recherche proprement dite).

Les auteurs que rien n’arrête,  continuent dans leur définition élastique du scientifique :

« Le savant ( …): il est celui qui sait et qui calcule.(…).. Il le fait dans l’ordre économique (__) dans le moment keynésien et les économies socialistes, il permet aussi le gouvernement par la « planification » ».  Est-ce le savant (physicien, chimiste, etc.) qui est conseil en planification ?  Ne parle-t-on pas plutôt d’économistes ou des technocrates dont on va confondre l’activité et les résultats avec ceux des scientifiques?

Or, des économistes et non des moindres ne rappellent-ils pas justement que l’économie est loin d’être une science ? Des technocrates tant soit peu éclairés savent aussi faire la distinction entre leur activité et celle d’un scientifique quand bien même ils peuvent recourir à des résultats scientifiques dans leurs prises de décision.

Cette définition du scientifique, celui « qui sait et qui calcule» est pour le moins rudimentaire et propre à s’appliquer à beaucoup d’activités humaines. Pas étonnant qu’ensuite celles-ci soient amalgamées à la science et que leurs résultats ou leur influence sur la société soient attribués à la recherche scientifique.

Science = consommation de masse ?

Après l’amalgame d’activités dans le nom de « sciences », voici maintenant l’amalgame entre recherche scientifique et consommation de masse.

« Les produits et savoirs scientifiques pénètrent pourtant le social via la consommation (…) On n’a donc aucune raison d’être surpris des réactions, parfois très négatives, qu’elles [les sciences modernes] suscitent depuis près de deux siècles et demi. ».

Déjà, « Produits scientifiques » n’a guère de sens (de quoi s’agit-il? de publications ? de brevets ? d’appareils ?) mais la rhétorique est montée pour amalgamer la recherche scientifique avec les produits de consommation.

Ensuite,  la science est pointée comme responsable des réactions négatives que peuvent susciter certains aspects de l’organisation de la société : ici les excès de marketing des produits de consommation, ailleurs des rigidités bureaucratiques.  Nos auteurs énoncent  les  « réactions parfois très négatives » dont « on n’a … aucune raison d’être surpris. » et leur désignent une cible : la science.  Aussi, des attaques, verbales voire plus, sur des laboratoire ou des chercheurs (de la recherche publique par exemple) entreraient sans doute pour eux dans le cours normal des choses.  L’absence de surprise n’équivaut-elle pas à légitimation ?

Devrait-on accorder le privilège à des particuliers de dicter aux scientifiques la conduite de leurs recherches ?

Après cette accumulation d’amalgames propres à diriger l’hostilité vers la science, nos auteurs invoquent le raisonnement « participatif »:

«  il faut du début de l’aventure (idées, hypothèses, orientations) jusqu’à leur mise en œuvre et à leur intégration dans la société, un dialogue continu, permanent, intelligent et ouvert. ». L’argument participatif manque singulièrement de cohérence quand il s’agit de science. Comment là où la durée d’enseignement ou de formation est une des plus longues, le premier quidam – fût-il un citoyen parfaitement légitime en démocratie – serait-il appelé à discuter de la façon d’effectuer le métier de chercheur ? De plus, rappelons que la démarche scientifique repose depuis son origine sur le respect des faits expérimentaux et la mise à distance de la subjectivité dans l’interprétation des résultats. Principes qui seraient évidemment bafoués dans la démarche voulue par les auteurs.

En fait, la pensée participative n’a que l’apparence de la naïveté ou de l’innocence. Il s’agit bien d’une attaque frontale – en dépit de tout sens commun – contre la pratique scientifique vue comme un pouvoir. Car ce ne serait pas le premier quidam qui viendrait avec le but suivant : « Tout pouvoir mérite un contre-pouvoir (…) Il ne s’agit pas de défiance ou de refus des sciences, ni d’irrationalisme mais de pensée critique. »

Voilà bien l’enjeu ! Il s’agit bien d’une véritable prise de pouvoir (déguisée en contre-pouvoir) instituée par des forces politiques qui désormais parlent (par usurpation ? et sinon, par quelle légitimité ?) au nom du citoyen.

Comme la plupart des gens censés ne prétendent aucunement exercer un contre pouvoir dans le déroulement de quelque métier, a fortiori à forte spécialisation comme la recherche, seuls les porteurs d’une pensée critique – autrement dit ceux qui partagent les attendus des auteurs et qui sont prêts à les déclamer haut et fort – se précipiteraient pour exercer ce soi-disant « contre-pouvoir ». Celui-ci serait alors bien éloigné « du dialogue (…) intelligent et ouvert » présenté sur l’emballage publicitaire du produit et la démarche scientifique serait certainement alors mise à mal, au préjudice de la société.

D’ailleurs d’autres articles du livre illustreront bien le propos.

La suite prochainement.

Lucius

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Une version commentée de l’interview de Lipinski par CNRS Hebdo

Une mission « sciences citoyennes » au CNRS : entretien avec Marc Lipinski
1er mars 2013
Cet entretien est disponible ici dans sa version originale

Cette version est augmentée (en bleu) par les commentaires du Collectif Science et Citoyens

Directeur de recherche au CNRS et directeur adjoint du laboratoire «Signalisation, noyaux et innovations en cancérologie », Marc Lipinski (1), ancien vice-président de la région Île-de-France, s’est vu confier une mission « sciences citoyennes » par le président du CNRS. Pour CNRS hebdo, il revient sur le contexte et les enjeux de cette mission rattachée à l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC).

CNRS hebdo : Le président Alain Fuchs vient de vous confier une mission intitulée « sciences citoyennes ». Quels en sont les objectifs ?
Marc Lipinski : Cette mission comporte trois objectifs de court et de moyen terme. Il s’agit d’abord d’établir un état des lieux des actions innovantes qui visent en France et hors de France à rapprocher les mondes de la science et des citoyens. Le deuxième objectif est de permettre des initiatives dès 2013 pour positionner le CNRS sur cette thématique, initiatives qui seront prises en concertation avec l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC) auquel cette mission est rattachée. Enfin et surtout, ma mission sera de proposer au CNRS des dispositifs qui seront mis en œuvre en 2014 pour favoriser le dialogue et le rapprochement entre la recherche et les citoyens, essentiellement représentés et organisés dans des associations. Le but est bien sûr de donner de la lisibilité  et de la visibilité  à l’engagement du CNRS dans ce domaine.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : Les actions qui rapprochent la science des citoyens s’appellent la culture scientifique. Positionner ces actions sur un plan politique signifie accepter par principe que « science » et « citoyens » appartiennent à des mondes différents et potentiellement conflictuels. Notez que le rapprochement n’est pas censé se faire avec les citoyens ordinaires, mais avec ceux qui sont « organisés en associations », c’est-à-dire au moins potentiellement des groupes militants. Ce faisant, ce sont donc surtout ces groupes qui se retrouvent légitimés, alors qu’en réalité ils ne représentent qu’eux-mêmes. Les scientifiques qui doivent faire l’exercice de « l’échange » risquent de se retrouver piégés par une véritable confrontation.

CNRS hebdo : Vous avez vous-même une expérience en matière de rapprochement entre sciences et citoyens.
Marc Lipinski : À partir de 2004 et en tant que vice-président du conseil régional d’Île-de-France en charge de l’enseignement supérieur et de l’innovation, j’ai pu mettre en place des dispositifs de soutien à la recherche d’une part, et à ce fameux rapport entre recherche et société d’autre part.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : En 2006 et 2007, M. Lipinski organise des conférences citoyennes sur les nanotechnologies à Paris, dans le cadre d’une action militante qualifiée de « démocratie participative ». Décrite en ces termes par Callon, Barthe et Lascoumes (« Agir dans un monde incertain ») : « Il ne faut pas se contenter d’attendre que les controverses se déclarent. Il faut les aider à émerger, à se structurer, à s’organiser ».

C’est dans cet esprit que j’ai créé les Picri (Partenariats institutions citoyens pour la recherche et l’innovation). Ce sont des financements destinés à soutenir des projets de recherche co-élaborés
et menés en commun par des associations et des chercheurs académiques.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : L’idée derrière les Picri, est qu’il n’y a pas des « sachants » d’un côté et des « non-sachants » de l’autre. Il ne s’agit pas de complémentarité (travailler ensemble pour un bien commun), mais d’horizontalité (nul ne possède une connaissance par laquelle il peut se démarquer de l’autre). La connaissance n’est pas l’apanage des experts. Le relativisme (toutes les connaissances/croyances se valent) en est une conséquence. Dans les Picri, on doit donc assister à une « co-production » de la connaissance, puisqu’on est tous des connaissants. Marc Lipinski le dit lui-même quelques lignes ci-dessous.

Depuis 2005, plus de 80 projets « Picri » (2) ont ainsi été retenus et financés par le conseil régional d’Île-de-France. Le conseil régional de Bretagne a emboîté le pas avec un dispositif ciblé sur les SHS (3) tandis que le Nord-Pas de Calais s’en est inspiré pour l’établissement de son Programme chercheurs-citoyens (4).

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : Ci-dessous quelques exemples de projets picri de la région Nord-Pas-de-Calais en 2012. Ceux de Bretagne n’apparaissent pas en ligne. On est bien loin d’une co-production de nature scientifique (cette co-production est impossible du reste, ne serait-ce qu’en raison de la technicité expérimentale ou mathématique de la science moderne).

– la création d’un exosquelette pour aider une petite fille polyhandicapée à se tenir debout et   à marcher
– une étude de l’évolution et de l’impact environnemental des terrils à long terme
– la dépollution des sols contaminés par les dioxines à Halluin grâce à des champignons
– « Le jeu d’orchestre » qui propose de faire jouer ensemble des musiciens et des détenus dans des établissements pénitentiaires
 

CNRS hebdo : Vous avez également accompagné l’émergence des conférences de citoyens?
Marc Lipinski : Oui, il s’agissait à l’époque, fin 2006, d’alimenter la réflexion du conseil régional sur la pertinence ou non de labelliser les nanosciences « domaine d’intérêt majeur », label qui ouvre à d’importants financements récurrents.

Enfin, dans le cadre du contrat de plan État-Région 2007-2013, nous avons contribué à organiser la réflexion citoyenne sur la science telle qu’elle est portée par le monde associatif. Grâce au dispositif
QSEC (questions de sciences, enjeux citoyens), des dizaines d’associations représentant des publics très variés, sont amenées à travailler ensemble pendant un an sur un même thème, comme l’argent ou l’alimentation. L’année s’achève sur une confrontation entre les réflexions.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : On ne voit pas très bien où se trouve la science dans ce qui précède.

CNRS hebdo : Qu’est-ce qui a changé ces dernières années à votre avis dans ces relations entre sciences et citoyens ?
Marc Lipinski : Longtemps les scientifiques se sont méfiés de toute intrusion dans leur action professionnelle. Les chercheurs se sentent souvent soumis à une double pression politique d’une part, sociale d’autre part. D’où la tentation du retrait dans leur « tour d’ivoire », tentation qui leur est souvent reprochée.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : Les chercheurs se méfient toujours d’une intrusion dans leur activité professionnelle par des personnes qui n’ont pas les compétences adéquates. Verrait-on des « non sachants » s’installer dans les blocs chirurgicaux ou aux manettes des avions de ligne ? Les sociologues cités ci-dessus et leurs collègues ont inventé le « midstream technological assessment » (http://sciencepolicy.colorado.edu/admin/publication_files/resource-2482-2006.16.pdf) qui consiste à positionner des « chercheurs » en sciences humaines et sociales dans les laboratoires des sciences exactes afin d’évaluer (et de critiquer) la « production » des scientifiques (qui sont incapables d’avoir un jugement éthique sur leur activité, puisque « la science ne réfléchit pas » selon certains de nos grands penseurs).

Cependant, il me semble que les choses ont beaucoup évolué et les travailleurs de la recherche publique en particulier sont de plus en plus conscients qu’un financement public implique d’accepter des orientations générales de la part des responsables politiques et d’avoir une écoute à l’égard des demandes sociales. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à la liberté de concevoir et de mener des
recherches selon ses propres jugements. Je suis convaincu que la recherche peut à la fois rester libre et répondre à la demande sociale : nous disposons de tous les profils dans les milieux scientifiques.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : Avoir une écoute à l’égard des demandes sociales, qui sont très variées et parfois même contradictoires, ne signifie pas subir les pressions sociales (celles de la « société civile » dans sa forme associative).

 
CNRS hebdo : La communauté scientifique a-t-elle développé une meilleure intelligence collective sur toutes ces questions ?
Marc Lipinski : Il est loin le temps où l’on pouvait considérer qu’il fallait éduquer « un peuple ignorant », que le peuple devait sortir de son irrationalité. C’est pourquoi la vieille idée selon laquelle c’est parce qu’ils ne sont pas informés que « les gens » ne comprennent pas les questions scientifiques et techniques me paraît complètement dépassée. D’ailleurs ce sont souvent les personnes les mieux informées qui font preuve du sens critique le plus élevé. Il est nécessaire aujourd’hui d’instaurer un dialogue sur un pied d’égalité entre les chercheurs et les citoyens.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : Comment peut-on imaginer une égalité entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? Et ceci s’applique à tous les domaines. De plus, pourquoi faire un procès en arrogance au savoir, comme si celui-ci devait être accompagné de facto par un sentiment de supériorité. Il n’y a aucun doute sur l’existence de scientifiques arrogants (ils ne sont pas les seuls !), mais en quoi la science elle-même en serait-elle responsable ?

Quant à la « vieille idée », elle a été proclamée haut et fort par les science studies sous le nom de deficit model (http://en.wikipedia.org/wiki/Information_deficit_model) et réfutée par plusieurs études qui montrent au contraire que le public tient à obtenir des explications scientifiques et ne se sent pas du tout « diminué » du fait que les scientifiques, dans leurs spécialisations respectives, en sachent plus que lui (http://epubs.surrey.ac.uk/1649/1/fulltext.pdf).

 
CNRS hebdo : Existe-t-il un pays modèle dans ce domaine ?
Marc Lipinski : Le « public engagement in science » fait l’objet d’une longue tradition aux États-Unis et en Grande Bretagne.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : Ceci n’est pas tout à fait exact et le terme « engagement » est ambigüe. L’implication des citoyens – si c’est ce dont il s’agit – est inexistante aux Etats-Unis et, malgré de nombreuses tentatives, n’a jamais correctement fonctionné en Grande Bretagne où « engagement » signifie clairement pour les scientifiques leur volonté de s’engager auprès du public pour lui expliquer ce qu’ils font. Pour une analyse des perceptions des scientifiques britanniques, voir :

http://royalsociety.org/uploadedFiles/Royal_Society_Content/Influencing_Policy/Themes_and_Projects/Themes/Governance/Final_Report_-_on_website_-_and_amended_by_SK_no_navigation.pdf

Cependant, le Danemark est sans conteste le pays le plus exemplaire dans les relations sciences-société. Ce pays a initié depuis très longtemps une implication des citoyens dans les questions de science et de technologie. Son « Board of Technology » suscite en particulier un grand intérêt. Cette instance s’apparente un peu à notre Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) et les deux ont d’ailleurs été créées à peu près au même
moment. Mais contrairement à l’OPECST, le Board of Technology danois est extérieur au Parlement, tout en étant composé de personnes désignées par le Parlement et le gouvernement et financé sur fonds publics. Il dispose d’un panel d’outils pour développer la démocratie scientifique avant de rapporter aux instances politiques décisionnelles. Ce Board est beaucoup plus ouvert sur la société que ne l’est l’OPECST.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : Ce Board a surtout pour mission d’expliquer les enjeux des technologies et de mettre en valeur les expertises.

(http://www.tekno.dk/subpage.php3?page=statisk/uk_profile.php3&toppic=aboutus&language=uk)

 CNRS hebdo : Les politiques agissent, les citoyens s’organisent. Quelle est la place des organismes de recherche dans le dialogue sciences-société ?
Marc Lipinski : Les établissements publics de recherche restent encore en retrait, même si l’Inserm a développé depuis quelques années une mission tournée vers les très nombreuses associations de malades. Mais dans les autres EPST, comme d’ailleurs dans les universités, c’est une sorte de néant. D’où l’intérêt de la mission dont m’a investi le président du CNRS.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : L’exemple des liens entre chercheurs et associations de malades (en particulier à l’INSERM) est toujours cité comme modèle alors qu’il est exactement à l’inverse de ce que préconise M. Lipinski. En effet les associations de malades sont avant tout demandeuses de science et toujours prêtes à coopérer avec les scientifiques.

Quant au « néant » dans les actions science-société des organismes de recherche, cela réduit instantanément à rien les efforts considérables que le CNRS, le CEA et d’autres accomplissent tous les jours pour sensibiliser le public, et surtout les plus jeunes, aux activités de la recherche.

À mon sens, les EPST ont les moyens et toute légitimité à encourager des rapprochements, à inciter les chercheurs à s’engager, dans des pratiques collaboratives par exemple. Cela se fera d’autant plus
facilement qu’une réelle volonté institutionnelle sera affichée et que les carrières des chercheurs prendront ce type d’activités en compte, de la même façon que le transfert et la valorisation.
Autre mesure simple : que ce rapprochement sciences-société apparaisse explicitement dans les missions des chercheurs telles qu’elles sont décrites dans le Code de la recherche.

Commentaire du Collectif Science et Citoyens : Il serait dommage que l’énergie que les chercheurs ont du mal à mettre dans la vulgarisation de ce qu’ils font et dans la communication scientifique soit détournée pour un projet politique et conflictuel (transformer le savoir en sujet de controverse).

 
Quoi qu’il en soit, l’important est de ne pas étouffer les initiatives, quels que soient les obstacles.

CNRS hebdo : Allez-vous piocher des idées dans les laboratoires ?

Marc Lipinski : Bien sûr. Je commence d’ores et déjà à aller à la rencontre de chercheurs qui sont impliqués dans ce type d’activités. Je serai à Grenoble au mois de mars pour en rencontrer certains. Je suis évidemment intéressé à rencontrer tous les personnels de recherche motivés, où qu’ils soient.

Avec l’ISCC, nous envisageons d’ailleurs l’organisation dès cette année de séminaires autour de ces thématiques.

(1) Les sciences, un enjeu citoyen, édition Les petits matins, 208 pages, janvier 2012
(2) Picri : un programme d’expertise citoyenne
(3) ASOSc : appropriation sociale des sciences
(4) Programme chercheurs-citoyens

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Enquête: l’«Alliance Sciences-Société» et ses mystifications


0. Présentation rapide de l’Alliance (pour ceux qui ont raté le début du film)
1. Motivations de l’enquête
2. Quelle réalité des signataires institutionnels de l’Alliance ?
  2.1 Données brutes
  2.2 Analyse et révélations
3. Qu’est-ce qui a vraiment été signé ?
  3.1 Données brutes
  3.2 Analyse
4. Chiffres et arguments de Lionel Larqué au Sénat
  4.1 Affirmations brutes
  4.2 Analyse


Présentation rapide de l’Alliance (pour ceux qui ont raté le début du film)

Depuis quelques mois, diverses initiatives visent à remanier les liens entre sciences et société, y compris entre institutions d’Enseignement Supérieur et de Recherche (ESR) et « associations citoyennes » supposées représenter la société et la demande sociale en la matière. Le blog ScienceEtCitoyens vise à en mettre en lumière certains ressorts.

La première initiative consiste en la mission « Science Citoyenne » confiée début mars par le CNRS à Marc Lipinski, dont on trouve une analyse ici.

La seconde consiste au lancement en grandes pompes d’une Alliance Science et Société, se présentant comme associant institutions d’Enseignement-Recherche et associations citoyennes via une charte de l’Alliance, issue des assises de l’ESR en automne dernier. Menée par Lionel Larqué, elle a été invitée es qualité par des élus [voir note 1] à s’exprimer au Sénat le 20 février, puis à l’Assemblée Nationale sous la forme d’un colloque le 21 mars, occasion de diffuser officiellement (notamment via un dossier de presse) ses analyses et requêtes, ainsi qu’une une liste conséquente d’amendements au projet de loi ESR qui sera débattu prochainement. C’est cette initiative que nous analysons ici.

[1]: L’invitation au colloque à l’Assemblée Nationale est signée par les élues Sandrine Doucet, Députée, responsable pour le Groupe Socialiste, Radical et Citoyen du projet de loi sur l’ESR, Dominique GILLOT, Sénatrice, Rapporteure de la loi sur l’Enseignement Supérieur et la Recherche, et Isabelle ATTARD, Députée, Rapporteure pour avis sur le budget de l’Enseignement Supérieur et de la Vie Etudiante, cf invitation officielle .

1. Motivations de l’enquête

Un mouvement peut être l’expression de personnes physiques ou morales plus ou moins représentatives d’un domaine et cherchant à faire valoir une vision commune quant à un état des lieux sur un sujet donné et ce qu’il faudrait en réformer. S’ils se rassemblent sur une charte et des propositions de loi, on s’attend à ce qu’ils avancent des arguments sourcés, et des propositions claires. Chacun peut alors sereinement étudier les arguments et propositions, peser les soutiens, puis éventuellement se positionner sur le fond.

Mais un mouvement peut aussi être une coquille vide au service des objectifs de quelques uns cherchant à faire croire qu’ils sont l’expression de personnes physiques ou morales représentatives, dans l’espoir d’en attirer de prestigieux sur la base de cette façade, afin de donner l’apparence d’une légitimité propre à convaincre le politique. De même, les arguments peuvent s’appuyer sur des données truquées et affirmations infondées ou invérifiables qui, si on les prend pour vraies, peuvent sembler justifier une réforme. Enfin, les propositions peuvent se concentrer sur la seule redistribution de pouvoirs et moyens supposés mieux servir les objectifs réformés, plutôt que réellement sur le fond. Dans ce cas le fond est une mascarade, et se restreindre à en discuter les conclusions revient à se laisser manipuler.

Quand des enjeux de pouvoir, de moyens, de choix politiques d’organisation sociétale – ici, de la recherche, de l’éducation, et de l’interface au grand public – sont en jeu, les tentations et les risques sont bien trop grands pour faire confiance a priori aux proposants quant à qui ils représentent, et quant à ce sur quoi ils fondent leurs arguments.

Concernant cette Alliance Sciences-Société, il suffit de mettre son esprit critique en route et d’examiner les affirmations: des recherches très simples suffisent à faire tomber les masques (à toutes fins utiles, précisons que tous les liens et pages ont été sauvegardées pour prévenir de leur éventuelle disparition).

2. Quelle réalité des signataires institutionnels de l’Alliance ?

2.1 Données brutes

Envisagée mi-novembre 2012 suite aux assises de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR), une première charte de l’Alliance Sciences Société est diffusée en décembre 2012. Elle présente trois catégories de signataires:

  • « Premiers signataires », mêlant associations et institutions:
    4D, Accueil Banlieue, Accueil Paysan, Agence Limite, Association ANAIS -­ revue Alliage, Association de la fondation étudiante pour la ville, Association des Délégués Régionaux à la Recherche et à la Technologie, Association française d’Astronomie, Association française des petits débrouillards, Association Internationale de Techniciens Experts et Chercheurs, Association Science technologie société, Centre de Recherche et d’Information sur la Démocratie et l’Autonomie, Centre de Recherche et d’Information pour le Développement, Consortium Jeunesses Innovation Cohésion Sociale, Fondation Internet Nouvelle Génération, Groupe 38, Institut Francilien de Recherche Innovation Société, Institut de Recherche et d’Innovation, La Ligue de l’Enseignement, La réunion des CCSTI, Le Labo de l’ESS, Mouvement Rural des Jeunesses Chrétiennes, Nature Sciences Sociétés Dialogues, No design, Observatoire des sondages, Synchrotron SOLEIL, Vivagora.

  • « Organisations d’Enseignement Supérieur et de Recherche en phase de signature« :
    Centre National de la Recherche Scientifique, Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle, Idex du Pres héSam -­ Centre Michel Serres pour l’Innovation, Institut des Sciences de la Communication du CNRS, Institut National de Recherche en Informatique Appliquée, Université Paul Sabatier, Université Paris Sud, Université de Tour.

  • « Organisations citoyennes en phase de signature »:
    Association Biodiversité Echanges et Diffusion d’Expériences, Cap Digital, Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement, Comité Français pour la Solidarité Internationale, Fédération française des maisons des jeunes et de la culture, Francas, GRDR, Minga, Orée, Peuple et Culture, Planète Science.

Lionel Larqué – le fondateur secrétaire et animateur unique de l’Alliance – a fait une présentation de l’Alliance au Sénat le 20 février 2013 lors de son audition à la table ronde sur la « gouvernance de la culture scientifique, technique et industrielle, bilan et perspectives » organisée par la commission à la culture, l’éducation et la communication (nous analyserons en section 4 de l’argumentation qu’il y déploie).
Il y parle de « 25 universités signataires de l’Alliance, et de grands laboratoires » (à 5’50 dans la vidéo de l’audition ).

Sur la version de la charte figurant dans le dossier de presse de leur colloque du 21 mars 2013 à l’Assemblée Nationale (NB: il en existe une copie datée du 6 mars), on trouve une nouvelle liste organisée en deux catégories :

  • « Organisations d’enseignement supérieur et de recherche signataires »:
    Association des Délégués Régionaux à la Recherche et à la Technologie, Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle, Centre de Recherche et d’Information sur la Démocratie et l’Autonomie, Institut Francilien de Recherche Innovation Société, Institut de Recherche et d’Innovation, Synchrotron SOLEIL, Université Paul Sabatier.
  • « Autres organisations signataires »:
    4D, Accueil Banlieue, Accueil Paysan, Agence Limite, Animafac, Association ANAIS-revue Alliage, Association Nord Internet Solidaire, Association de la fondation étudiante pour la ville, Association française d’Astronomie, Association française des petits débrouillards, Association Internationale de Techniciens Experts et Chercheurs, Association Science technologie société, Centre de Recherche et d’Information pour le Développement, Comité Français pour la Solidarité Internationale, Consortium Jeunesses Innovation Cohésion Sociale, Fondation Internet Nouvelle Génération, Francas, Groupe 38, InsLa Fabrique de blogs, La Ligue de l’Enseignement, La réunion des CCSTI, Le Labo de l’ESS, Minga, Mouvement Rural des Jeunesses Chrétiennes, Nature Sciences Sociétés, Dialogues, No design, Observatoire des sondages, Orée, Peuple et Culture, Vivagora.

2.2 Analyse et révélations

– Des organisations d’ESR présentées comme « en cours de signature » en décembre, ni le CNRS, ni l’INRIA (dont le sigle développé est écorché), ni l’institut des Sciences de la Communication du CNRS, ni l’université de Tours (orthographié « Tour »), ni celle de Paris-sud ne sont signataires en mars. En fait, seuls 2 des 8 figurent encore dans la rubrique. Force est de constater que les signatures étaient davantage espérées que « en cours ».

– Au Sénat et à diverses occasions, Lionel Larqué avance que 25 universités ont signé la charte de l’Alliance. Mais il n’y en a aucune trace écrite nulle part, ni le détail nominatif, et la liste diffusée 15 jours à peine après cette déclaration n’en comporte qu’une: L’UPS de Toulouse. Il est difficile de croire qu’elles se sont toutes rétractées dans les deux semaines, ou que la grande opération médiatique à l’Assemblée Nationale ait oublié de lister ces signataires académiques si courtisés. Jusqu’à preuve du contraire, cette affirmation est donc très vraisemblablement infondée. Elle a pourtant été employée devant les sénateurs dans une présentation officielle.

– Par contre, le dossier de presse largement diffusé et distribué lors du colloque à l’Assemblée Nationale insère inexplicablement p18-19 parmi ses annexes une pétition indépendante de celle de l’Alliance, le « Manifeste pour des universités ouvertes sur les territoires« , contribution de l’AFEV aux Assises de l’ESR de 2012, effectivement signé par 25 président-e-s (ou assimilés), vices-présidents, anciens présidents d’universités. En leur nom propre, non celui de leur université, mais surtout, sur une toute autre pétition que celle de l’Alliance !

Pourquoi donc avoir mélangé cette pétition d’un autre groupe au dossier de presse présentant l’Alliance ? Est-il imaginable que l’animateur de l’Alliance puisse sincèrement se tromper à répétition et dans des interventions officielles en présentant les signataires d’une pétition tierce comme soutiens de l’Alliance ? Comment ne pas imaginer que la confusion soit intentionnelle, et vise à légitimer un projet d’amendements en laissant croire à un large soutien institutionnel ?

Par ailleurs, le dossier de presse du colloque disponible sur le site de l’Alliance… s’est allégé de ces deux pages quelques jours après le colloque !

– Le tout premier organisme d’Enseignement Supérieur et de Recherche (ESR) signataire est l’Association des Délégués Régionaux à la Recherche et à la Technologie, dont le président François Bouvier émarge à ce titre à quantité de CA, CS, tables rondes (dont l’animation de la table ronde Lipinski-Julliard au colloque de l’Alliance à l’Assemblée Nationale) et signatures de pétitions. Une enquête simple montre que non seulement cette association n’est en rien un organisme d’enseignement-recherche, mais en plus qu’elle ne représente qu’une personne: son (ex?)président F. Bouvier [voir note 2], et n’a plus qu’une activité: les participations es qualité de F. Bouvier mentionnées plus haut, et la signatures par l’ADDRT de toutes sortes de pétitions (on peut s’en faire une idée en googlant « Association des Délégués Régionaux à la Recherche et à la Technologie » et « association des DRRT » ).

Le problème est que cette dénomination peut (fortuitement?) facilement être confondue avec le réseau des Délégués Régionaux à la Recherche et à la Technologie, coordonnant les délégations régionales chargées de l’action déconcentrée de l’État dans les domaines de la recherche, de la technologie et de l’innovation, de la diffusion de la culture scientifique et technique. Bref, la mention de cette (ex)association dans cette rubrique fait croire au soutien officiel d’un poids lourd institutionnel, alors qu’il n’en est rien (on peut d’ailleurs s’inquiéter de cette ambiguïté soit présente dans toutes sortes de participations et signatures officielles de l’ADRRT). Si l’homonymie n’est pas illégale, le fait de classer comme organisme d’enseignement supérieur et de recherche une association qui ne l’est nullement est malhonnête, et en l’espèce, trompeur. Il est difficile de croire que ce ne soit pas volontaire.

– Concernant les associations signataires, comme souvent en pareil cas il est difficile de savoir ce que « pèsent » la plupart d’entre elles, à l’exception de quelques grands acteurs comme les Petits Débrouillards ou l’Association Française d’Astronomie. En la matière il est essentiel de ne pas se laisser impressionner par les dénominations globalisantes (« association internationale« , « centre de recherche« , « observatoire« , « labo« , « institut« ) ou catégorielles (« Assoc. de Techniciens Experts et Chercheurs » [voir note 3]) et de regarder plus en détail les autoprésentations et actions dans les sites web respectifs, ainsi que la composition des CA et éventuels CS.

Certaines sont en fait des micro-entreprises, d’autres des regroupements sans vraie existence légale (groupe 38), plusieurs très marquées dans la ruralité, la solidarité urbaine ou l’alter-mondialisme, voire très politisées, toutes choses très respectables mais dont on peut se demander pour plusieurs le rapport avec le sujet.

Concernant la « réunion des CCSTI« , la France étant un pays latin et compliqué prompt aux fâcheries, il est important de savoir que la Réunion ne représente pas tous les CCSTI mais se limite à quelques-uns d’entre eux, la grande majorité ayant fait sécession en 2009 pour créer l’Association des Musées et CCSTI ( AMCSTI ). La Réunion est bien sûr parfaitement légitime à signer ce que bon lui semble, par contre il ne faut pas sur-interpréter sa dénomination (historique).

Par ailleurs, on retrouve très souvent quelques mêmes noms dans les CA (Conseils d’Administration) et CS (Conseils Scientifiques) des associations signataires – à commencer par ceux de L. Larqué et F. Bouvier – , ce qui peut laisser penser que quelques personnes ont fait signer beaucoup de « leurs » associations.

– Fin novembre 2012, les signataires de l’Alliance étaient des personnes physiques, dont les organismes et associations d’appartenance étaient précisés, et non ces personnes morales elles-mêmes. Le compte-rendu mentionne  » l’Alliance Sciences Société lancées le 17 novembre au CNAM par 50 établissements de l’ESR, mouvements citoyens et d’éducation populaire et entreprises« , mais dont les noms n’apparaissent sur aucune liste (et les établissements ESR prétendus « en cours de signature » en décembre ne sont que 8). De plus, le texte d’invitation à ladite réunion au CNAM présente celle-ci comme « à destination des responsables et élus en lien avec l’ESR« . Se pourrait-il qu’être venu participer à cette réunion suffisait pour être décompté comme organisme « lanceur » et « (presque) signataire » de l’Alliance Sciences-Société ?

[2]: Cette association regroupait les délégués régionaux retraités. Mais son activité s’est progressivement éteinte, et depuis des années il n’y a plus ni élections de CA, ni AG validant les comptes et le rapport moral, ni en fait aucune réunion après 2007, d’après son 4ème et dernier président F.Bouvier lui-même (et confirmé par d’autres sources). Ni les recherches google, ni même le blog prolixe de F.B. ne font mention de la moindre activité de cette association. S’il est tout à fait respectable de vouloir garder en vie et relancer une association, il n’est par contre pas honnête d’engager sans légitimité élective le nom de celles-ci dans diverses opérations médiatisées, et moins encore de la faire passer pour un organisme d’ESR.

[3]: Par exemple, l’Association Internationale de Techniciens Experts et Chercheurs est plus internationaliste qu’internationale, et « créée par des urbanistes, économistes, cadres d’entreprises, juristes…, dans une volonté de (re)lier la pratique professionnelle à l’engagement politique«  ; ses quatre groupes de travail traitent de droit au logement, de (non)transparence du lobbying au Parlement Européen, de construction d’alternatives à la crise multiforme actuelle du capitalisme, et d’écologie, justice sociale et solidarité.  Toutes choses respectables, mais on est ici bien loin de la science comme de la culture scientifique, dont l’association n’est aucunement une sorte de « syndicat professionnel » comme on pourrait l’imaginer d’après sa dénomination générique. Il ne s’agit aucunement ici de mettre en cause cette association, mais de rappeler au lecteur ce point essentiel d’esprit critique consistant à ne pas projeter un contenu, un périmètre et une légitimité thématique ou représentative sur la seule base d’une dénomination. S’agissant ici d’une liste de signataires, on est en présence de communication sur des soutiens symboliques ou supputés représentatifs, il est donc essentiel de soupeser la surface réelle de ces soutiens vis à vis de la thématique débattue.

3. Qu’est-ce qui a vraiment été signé ?

3.1 Données brutes

Comme on l’a vu, un certain nombre d’associations et d’établissements ont tout de même signé une charte de l’Alliance Sciences-Société.

D’un autre côté, un dossier de presse de 24 pages présentant l’Alliance et ses requêtes a été largement diffusé et distribué à l’occasion du colloque du 21 mars à l’Assemblée Nationale, à l’invitation d’élus [voir note 1].
Celui-ci se compose:

– d’une couverture au logo de l’assemblée nationale et titrant « politiques Sciences Société« ;
– d’un résumé sous forme de quatre requêtes de réformes, et chiffrant 43 ou 49 amendements selon la version du pdf;
– d’un sommaire;
– d’une introduction (p4-5) « Pour un changement de paradigme Sciences-Société« ;
– de deux textes d’une page (p6-7) présentant « 4 défis » et « 12 travaux » précisant les réformes souhaitées;
– de 5 pages (p 8-12) présentant le colloque du 21 mars: programme, introduction aux quatres  tables rondes, liste et biographie des intervenants.

Vient ensuite une série d’annexes:

– 4 pages (p14-17) consacrées aux (43 ou 49) amendements et listant les ajouts et réécritures d’articles et alinéas de la loi, concernant les chapitres suivants: Les missions du service public de l’enseignement supérieur, La politique de la recherche et du développement technologique, Les formations de l’enseignement supérieur, Les établissements d’enseignement supérieur, Les personnels de l’enseignement supérieur, Ouverture d’un Titre VII Politique Sciences -Société.

– La pétition de l’AFEV (p18-19), contribution aux Assises de l’ESR mentionnée plus haut (une page gauche de texte, et une page de droite constituée uniquement de signataires), et qui disparaitra du document quelques jours après le colloque. Dans le sommaire, cette partie s’intitule « le manifeste sur la responsabilité sociale des universités« .

– Un chiffrage (p20) des moyens demandés aux différents bailleurs institutionnels totalisant 250M€ de contributions directes – dont la moitié par redéploiement de moyens allant actuellement à d’autres, y compris la moitié du budget des CCSTI – et 50.000 « emplois d’avenir » ( deux autres agrégats de 290M€ de « politiques publiques » et 500M€ d' »investissements publics » sont mentionnés).

– Un agenda (p21) de l’Alliance, consistant pour 2013 en : une diffusion de note sur « Cultures et pratiques numériques & Emplois« , deux colloques visant les lois Décentralisation (juin) et Economie Sociale et Solidaire (septembre), puis une stratégie « européenne et internationale » en 2015.

– La « charte de l’Alliance Sciences Société » (p22-23), dont on a listé et commenté les signatures plus haut.

Le tout est clos par un dos de couverture assorti.

3.2 Analyse

La charte, signée à peu près par les mêmes depuis novembre, contient des positionnements de portée générale et relativement vagues.
Le dossier de presse du 21 mars présente, en sus de cette charte, 11 pages très engagées: 5 de requêtes précises, 4 d’amendements, 1 de chiffrages conséquents, et 1 de planning d’actions.

D’où la question:

les signataires de la charte de l’Alliance soutiennent-ils aussi le reste de ce qui est demandé au nom de l’Alliance dans le dossier de presse
, comme les destinataires de ce dossier (politiques, élus, responsables ESR, journalistes, grand public) pourraient le croire par cet effet de juxtaposition ?  Ont ils été consultés ? Ont-ils seulement été informés ?

4. Chiffres et arguments de Lionel Larqué au Sénat

lors de son audition au nom de l’Alliance Science Société lors de la table ronde du 20 février 2013 sur la « gouvernance de la culture scientifique, technique et industrielle, bilan et perspectives » organisée par la commission à la culture, l’éducation et la communication ( disponible en intégralité ici, durée 13’34 ).

4.1 Affirmations brutes

(citations en substance)

a). Chiffrages et déductions

a1: (5’18)  Depuis 1999 jusqu’à aujourd’hui, entre 35 à 50 % des emplois créés pour les jeunes qui ont des formations du supérieur est dans le monde associatif.
a2: (5’29)  Le monde associatif n’est pas « calculé » par l’enseignement supérieur dans leur gouvernance. Elles sont intéressées par l’industrie locale, c’est légitime et structurant, mais […]
a3:  l’endroit où les mômes et les jeunes formés atterrissent ne fait pas partie des préoccupations […]
a4:  de la gouvernance des établissements d’enseignement supérieur et de recherche.

a5: (9’47)  Le pays a  tous les atouts pour articuler l’offre à la demande sociale: […] un nombre de médiateurs sur le terrain entre 110.000 et 140.000 personnes 

a6: (4’35)  Chiffres 2012: absolument rien ne montre qu’il y aurait une désaffection et un désintérêt des jeunes pour les filières techniques et scientifiques.
a7: Entre 2004 et 2012, nous avons +9.8% d’élèves dans les filières scientifiques; il n’y en a jamais eu autant.

b). Soutiens

b1: (5’50)  L’Alliance est structurée en 5 pôles:
b2:
les universités  – 25 ont aujourd’hui signé la charte de l’Alliance Science Société – , des grands laboratoires et équipements, des mouvements d’éducation populaire, et citoyennes, de veille citoyenne, et le monde numérique;
b3: (6’00)  les 35 plus gros promoteurs de la culture numérique en France font partie de cette Alliance.

b4: (7’46, après e2 )  ce qu’on souhaite dépasser avec la réunion des CCSTI, […]

c). Vocabulaire

c1: (9’42)  Ce qu’on constate, c’est une laïcisation et sécularisation des pratiques Scientifiques et Techniques.

c2: (8’30)  La médiation est un métier qui consiste à valoriser ce que font les labos, en gros c’est de la propagande soft, de la promotion soft.

c3: (8’05)  « Politique de la Culture  Scientifique et Technique et Industrielle » n’est pas le bon mot à utiliser; une « politique Recherche Science Société »  serait un tout petit peu plus englobante et visant mieux interactions et synergies.
c4: (3’12)  Intégrer au périmètre ce qui se fait aujourd’hui sur le terrain: les pratiques écologiques et agricoles des jeunes dans les jardins, explosions des pratiques numériques, veille citoyenne et contre-expertise.
c5: (8’54)  Les chiffres: explosion de la pratique Scientifique et Technique: il y a de plus en plus de jeunes qui pratiquent la réparation, le bidouillage, le jardinage; la biodiversité, la biodiversité urbaine dans les quartiers défavorisés, etc,etc.


d). Citation

d1: (2’18)   La politique de culture scientifique et technique a réussi, mais elle est obsolète, parce-qu’arrivée au bout de son chemin. Quand une politique a réussi, il est temps en changer,  comme le disait Edgard Pisani en 1965.


e). Affirmations et déductions

e1: (8’30)  La médiation est un métier qui consiste à valoriser ce que font les labos, en gros c’est de la propagande soft, de la promotion soft, […]
e2: Bref, on demande de faire des fonctions de médiation qui ne correspondent pas à la demande sociale;
e3: (8’47)  Plus on explose l’offre, moins on répond a demande sociale.

e4: (7’05)  30 ans d’investissement exclusivement dans les CCST génère une explosion de l’offre.
e5: Les centres sont structurellement enjoints d’élargir améliorer  et promouvoir de l’offre,
e6: et cela s’inscrit au bout de 30 ans par une dérive muséale qui consiste à juste avoir des consommateurs d’activités muséographiques.

e7: (9’12 , suite à c5) Donc il y a nécessité d’un réagencement institutionnel.

4.2 Analyse

La tâche est rendue ardue par le fait que l’orateur utilise un vocabulaire et des expressions approximatives et changeantes pour désigner – mais peut être pas toujours – une même chose (par exemple établissements supérieurs, universités, et établissement de recherche semblent désigner la même chose, mais on verra qu’il y a pire en matière d’ambiguïtés), qu’il « mange » parfois les mots voire des bouts de phrase, et que les listes sont difficiles à suivre voire ne semblent pas toujours se finir. Il n’en reste pas moins un florilège d’énormités rhétoriques.

a). Chiffrages et déductions

a1: « 35 à 50 % des emplois créés pour les jeunes qui ont des formations du supérieur est dans le monde associatif«  est un chiffre aussi surprenant que démesuré, on aimerait savoir d’où l’orateur le tire et comment il est construit. Par ailleurs  il parle d’emploi « créés »: s’agirait-t’il spécifiquement de postes nouveaux apparus pendant 13 ans ? 50% des emplois (stock), et 50% des créations d’emploi (flux), ça n’est pas du tout la même chose. Mais de toute façon même dans ce cas, le chiffre est suffisamment peu vraisemblable pour se passer de source.
Et (a3) signifie sans ambiguïté que le monde associatif serait « le lieu où les jeunes issus du supérieur atterrissent« .
Sachant que le secteur associatif est essentiellement non-marchand, et privé de subsides d’État comme l’orateur le suggère, on comprend mal d’où proviendrait le financement par les associations du salaire absorbé par ces 35 à 50% des jeunes diplômés du supérieur. Ou bien on additionne tout bénévolat fait quelques semaines par un jeune entre son diplôme et son 1er emploi salarié, voire, le bénévolat que l’on fait hors de son emploi ? mystère, et ce serait de toutes façon une définition bien tordue de « % des postes ».

Le regroupement (a1,a2,a3,a4) produit un syllogisme admirable. Résumons le:
(a1): entre un tiers et la moitié des jeunes diplômés du supérieur seraient embauchés par le secteur associatif. (a2): L’enseignement supérieur l’ignore. Les universités s’intéressent à ce qui leur semble légitime en termes de débouchés, comme l’industrie locale, (a4) mais elles négligeraient cet autre secteur essentiel des débouchés de leur filières. (a5) Sachant que les représentants des débouchés devraient co-gouverner les établissements d’ESR, les associations citoyennes devraient donc co-gouverner l’ESR. CQFD.

a5: « entre 110.000 et 140.000 médiateurs sur le terrain », qu’il faut entendre comme associatifs, voilà encore un bien gros chiffre. D’où sort-il ? Comment est-il construit en termes de rôles et durées ? Qu’inclut-il comme structures et domaines ? (cf périmètres à géométrie variable dans la section « vocabulaire »).

a6: Concernant les évolutions des effectifs dans les filières, là encore, comment citer des chiffres sans dire ni comment ils sont construits (qu’est-ce qui est inclus ou non dans « enseignement supérieur » en termes de filières et de disciplines ?), ni pourquoi il est pertinent de choisir telles dates de comparaison: pourquoi comparer entre 2004 et 2012 pour critiquer une affirmation portant sur l’après 1995 ? Concernant l’entrée en université scientifique, la courbe issue de la série complète sur 40 ans est de ce point de vue éloquente: une chute vertigineuse de 55% depuis 1995, qui se stabilisent ces dernières années. En choisissant bien son intervalle dans la période récente, les fluctuations actuelles permettent de faire apparaître la tendance que l’on veut.  Par ailleurs le nombre d’entrants n’est pas la bonne mesure du nombre de candidats à l’entrée: quand il existe une sélection, un numerus clausus peut être maintenu que les candidats augmentent ou diminuent. Quoi qu’il en soit, que s’agissait-il de prouver avec ce long argument ? Mystère. Alors qu’il y aurait été intéressant de discuter par exemple du lien allégué entre candidatures en filières scientifiques et attrait pour les sciences.

b). Soutiens

b1: Cette structure en 5 pôles n’apparaît pas dans les textes diffusés par l’Alliance.

b2: « 25 universités signataires de la charte de l’Alliance », on a vu plus haut que c’était vraisemblablement dénué de tout fondement.

b3: Qui seraient donc ces « 35 plus gros promoteurs de la culture numérique en France » qui « font partie de cette Alliance » ? Par ailleurs la charte de l’Alliance n’a que 37 signataires, et bien plus de 2 n’ont pas l’air de traiter d’informatique. Ou bien on peut « faire partie » de l’Alliance sans en être « signataire » ? Le mystère des nombreux soutiens totalement invisibles dans les sites et dossiers de presse s’épaissit.

b4:  L’appel à changement drastique de politique et d’usage des moyens concernant les CCSTI semble rude, mais puisqu’il est adoubé par ceux-ci via la réflexion commune avec la « réunion des CCSTI« , c’est que cette réforme doit être fondée et cruciale… N’était-ce le fait que l’essentiel des CCSTI ne figurent plus dans cette Réunion comme on l’a vu plus haut.

c). Vocabulaire

c1: « Laïcisation et sécularisation »: Cela sonne doublement comme l’affirmation que les scientifiques « officiels » seraient le clergé de l’église et religion que serait la science « officielle », et que la vraie légitimité des savoirs, forcément démocratique, résiderait dans le citoyen non-professionnel.

c2: Un dicton populaire dit que « qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage« . Pour prouver que le rôle essentiel doit être confié aux associations citoyennes au fort détriment des dispositifs actuels de médiation scientifique, il suffit donc, façon procès staliniens, de jouer sur les mots et définitions pour y parvenir, ce qui s’achèvera en section (e). Mais l’amorce débute ici: la médiation scientifique faite par et autour des chercheurs ne serait et ne pourrait  structurellement n’être que de la promotion visant à vendre leurs résultats. Il ne semble pourtant pas que le public soit assommé en permanence des derniers résultats de mathématique pure ou de physique quantique, ni qu’on lui boude les mystères de l’électricité, de la lumière, du cycle de l’eau, du système solaire ou de la cellule vivante. Bref, l’affirmation est aussi péremptoire que dénuée d’argumentation.

c3: Le glissement sémantique est assez grossier, malgré la tentative de minimisation par l’ellipse du « un tout petit peu plus englobant« . Reformulons: « Nous proposons de remplacer la culture scientifique par la recherche citoyenne« .

c4,c5: Même principe, cette fois par changement du thermomètre: « si je décide d’appeler ‘culture scientifique et technique’ toute action et savoir-faire non-professionnel, alors ça représente bien du monde, injustement ignoré de l’actuelle médiation scientifique« . Quant à savoir si ça fait plus de monde qu’autrefois (‘autrefois’ étant à définir), on aimerait tout de même des preuves qu’on bricole ou jardine d’avantage aujourd’hui que dans les années 50, 60 ou 70.

Et de toutes façons il faut aussi fournir quelques chiffres absolus, parce-que si un deuxième enfant de cité vient planter des fleurs après un premier, cela fait certes une croissance « explosive » de 100% en relatif, mais pas forcément significative en absolu. Par ailleurs, si cette « explosion de pratiques » inclut tout ce qui se fait dans le cadre de l’école et de structures péri-scolaires « officielles », est-il vraiment légitime de dire que c’est une activité négligée par l’État ?

Enfin, faut-il vraiment voir une « pratique de Sciences & Techniques » si l’on surfe le net en 2012 là où en 1950 on feuilletait l’illustré dans le même esprit, sous prétexte que le papier est remplacé par un écran ? (« je ne surfe pas sur youtube, je fais des sciences et techniques« ).

d). Citation

Il s’agit ici d’invoquer la parole légitimante d’un expert sur un enjeu comparable. Sauf que… la citation est tronquée, au point d’en changer le sens. La citation d’Edgard Pisani complète est : « Quand une politique a réussi, c’est qu’elle a changé le monde auquel elle s’appliquait. Et puisque le monde a changé, il faut changer de politique« .  Autant concernant le développement de l’agriculture (objet de la déclaration d’E. Pisani) on peut comprendre qu’un objectif a été définitivement atteint, autant concernant celui de la culture scientifique chez les citoyens, et en particulier des jeunes, il est difficile de comprendre par quelle logique avoir atteint l’objectif à un moment donné légitimerait de ne plus s’adresser aux générations suivantes.

e). Affirmations et déductions

Les regroupements (e1,e2,e3) et (e4,e5,e6) répètent le même paralogisme visant à préparer la conclusion (e7) justifiant la réforme livrée clé en main dans le dossier de presse. Rephrasons ce qui ressemble à une attaque en règle contre la médiation scientifique, et à une défiance contre les professionnels: « La médiation faite par les gens du métier, c’est et ça ne peut définitivement être que de la propagande, il est impossible que ça réponde à la demande sociale, structurellement. En plus c’est inflationniste jusqu’au gaspillage éhonté tout en rendant les gens plus passifs. » On peut répéter deux fois chaque morceau, ça ne fait pourtant pas avancer d’un iota la démonstration de chaque affirmation:
– « la médiation scientifique ne répondrait pas à la demande sociale »
– « et il serait impossible qu’elle le puisse jamais »
– « elle ferait, et ne pourrait faire, que de la propagande, et non pas vulgariser les sciences. »
–  » elle ne fait rien – ni ne le pourrait – sous forme d’activités participatives
 »
– « l’argent dépensé chaque année sert uniquement à fabriquer de nouveaux musées (passifs), et il y en a donc bien trop maintenant« .

e7: nous y voila. Poursuivons le rephrasage: « je vous ai affirmé que la demande sociale n’était pas satisfaite, qu’elle ne pouvait pas l’être avec eux, et que c’était de pire en pire, mais c’est la conséquence de la loi. Donc la réforme que nous vous fournissons est indispensable« . Et comme les associations citoyennes s’appellent « citoyennes », elle satisferont naturellement la demande sociale. CQFD.

A propos de « démocratie », de « demande sociale » et de « d’associations citoyennes »:

– Ce texte présente les associations citoyennes comme la panacée alternative au « système professionnel » intrinsèquement chargé de tous les maux. Mais en quoi ces associations seraient-elles intrinsèquement à l’abri de tout biais et dérives ? (a fortiori si elles se retrouvent richement dotées, et de surcroît en situation de co-gouvernance des institutions d’ESR).

– Ce texte, comme celui de M. Lipinski concernant sa mission, présente les associations citoyennes comme dépositaires exclusives de la demande sociale. Mais qu’est-ce qui établie la réalité de cette représentativité ? De quel oracle connaissent-elles les demandes sociales, dans leurs nuances et leur exhaustivité ? Une bonne partie de ces associations ne seraient-elle pas orientées par un militantisme, ce qui est tout a fait respectable, mais qui ne peut aucunement se prévaloir ni d’une « indépendance » neutre, ni d’une légitimité à représenter la société dans son ensemble ? Et s’il s’agit de distribuer moyens et pouvoir, comment et sur quels critères établira-t-on quelles sont les associations « représentant la société » ?

– M. Lipinski et L. Larqué distinguent trois types de liens sciences-société: sciences participatives, collaboratives ou citoyennes, selon que le programme de recherche et la création de connaissance sont pilotés par le chercheur, par les deux bords, ou par l’association citoyenne. Le caractère distancié ou adhérent du chercheur est très floue selon les déclarations, les PICRI  (Partenariats institutions citoyens) – que Marc Lipinski a instauré en région île-de-France quand il y était élu EELV vice-président chargé de l’enseignement supérieur – ayant par exemple financé un projet de l’association « citoyenne » anti-OGM CRIIGEN en lien avec le chercheur Christian Vélot… membre et au Conseil Scientifique du CRIIGEN ! S’il s’agit de généraliser ce modèle à la France, et ce en remplacement de l’actuelle médiation scientifique, en la dotant de moyens et pouvoirs forts de surcroît  il semblerait pour le moins crucial de définir de puissants garde-fous  !

NB: Nous vous avons épargné les « c’est bon pour l’emploi, le développement rural et l’environnement« , destinés à faire briller les yeux des politiques (surtout après le couplet disant qu’il ne s’agit pas de nouveaux financements mais juste de « redéploiements », ces derniers étant présentés ici comme un petit quelque-chose permettant l’existence d’une modeste alternative, et là comme 50% du budget actuel des CCSTI plus d’autres subsides plus 50.000 postes ).

En exercice au lecteur, on laissera l’analyse de cette autre longue interview aux ressorts similaires.

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Politique des « sciences citoyennes »: quand le ridicule rejoint l’absurde

Difficile de ne pas remarquer, depuis qu’on observe le mouvement lancé par Marc Lipinski au CNRS,  le raz de marée constitué par les « sciences citoyennes ».

Légitimé par le CNRS, adoubé par des université, encouragé par les sociologues des « sciences studies » qui depuis plusieurs années déjà plaident pour une équivalence entre « savoirs scientifiques » et « savoirs profanes », porté sur le plan politique par les « spécialistes » qui militent – sous couvert de disciplines scientifiques – pour la « démocratie participative », ce mouvement est aujourd’hui en passe d’acquérir un élan international, dont on retrouve les enthousiastes à Londres comme à Paris, comme à Lyon.

Peut-on aller contre une mode tonitruante ? Que restera-t-il de cette effervescence soudaine qui pourrait avoir l’apparence d’un intérêt réel pour les sciences ? Le mouvement va-t-il s’essouffler, grandir, envahir la planète Science, s’insérer dans les laboratoires ? Va-t-on vers l’absurde, ou simplement le ridicule ?

Tous les espoirs ne sont pas interdits. Car il reste une chance que, parmi les « apprentis » chercheurs amateurs, il s’en trouve quelques-uns pour avoir l’humilité et l’intelligence de comprendre qu’on ne nait pas scientifique et que la science vient d’un apprentissage, certes ouvert à tous, mais parfois long et douloureux, axé sur la raison, sur l’expérimentation et la mesure, sur un acquis conceptuel, etc… et qu’il ne suffit pas de « faire » pour « être ».

La science en tant que telle n’est pas en danger, car si elle se retrouve entre les mains des « profanes » ici, elle ira ailleurs comme elle l’a toujours fait au travers de l’histoire. En revanche, l’image que nous donnerons au monde de notre conception de la science…pour le moins folklorique sinon carrément absurde, risque – elle – de ne pas s’en relever.

Il est vrai que le ridicule ne tue pas !

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Comment le travail scientifique interagit avec la société : vraies et fausses bonnes idées

Résumé : En ce début de siècle, la science s’ouvre sur la société de manière très innovante. S’il faut se réjouir du fait que les rapports entre les acteurs de la recherche et le public sont toujours plus nombreux, plus riches et plus diversifiés, s’il faut sûrement prendre le temps d’analyser,  d’évaluer mais aussi d’encourager cette mosaïque de nouvelles pratiques, il faut  rester vigilants sur la possibilité qu’elles soient aussi détournées à des fins toxiques. Résumons quelques vraies et fausses bonnes idées.

D’où part-on ? La place de la science dans la  société

Formation des jeunes à leur future vie professionnelle, enrichissement des connaissances, valorisation et création de celles-ci au sein du monde socio-économique au sens large, c’est avant tout dans leurs missions initiales que l’enseignement supérieur et la recherche doivent se lier à la société qui avance : agir sur les territoires de ses implantations, offrir des formations qui évoluent avec les métiers, etc.

Et pour aboutir à une co-construction de la place des connaissances dans la société, le monde académique se doit de partager les connaissances, et donc de diffuser l’information scientifique et technique qu’il détient et qu’il acquiert.

Sous le terme de «science outreach», disons ici médiation scientifique, le monde académique a construit une palette de démarches, qui représente (ou le devrait) environ 1% de son énergie, afin de populariser les savoirs et méthodes scientifiques. Et cette démarche gagne à être participative (l’Annexe B donne quelques éléments pour un domaine précis).

Pourquoi rappeler de telles évidences ? Parce que surgit une confusion perverse autour de cette idée

La voici : confondre science pour tous versus travail de recherche pour tous.

Si la science est un bien commun et public, avec obligation de transparence dans les résultats, les données, et la démarche, en revanche, le travail de recherche est un métier qui ne s’improvise pas, et ne s’exerce qu’à l’issue d’une formation assez longue. La distinction est facile à illustrer : aux métiers de la recherche le devoir d’amener  de nouveaux savoirs, aux métiers de la médiation de revisiter ces savoirs pour les populariser.

Confondre médiation scientifique participative et travail de recherche participatif, c’est créer l’illusion que des personnes puissent faire semblant de faire de la recherche sans que ce soit leur métier. Cela ne peut créer que des désillusions et des déceptions.

Au niveau intellectuel, la toxicité est de donner l’illusion que les sujets de recherche sont malléables à merci (ex : tiens, donne-nous la formule solution de ce calcul, son application va aider beaucoup de gens). Il faut au contraire profiter de la médiation scientifique pour bien expliquer qu’un résultat peut être juste ou faux, certes, mais aussi ne pas exister (car le problème est mal défini, ou que le résultat est indécidable, ou inutilisable en pratique, et savoir dans quel scénario on se situe peut prendre beaucoup de temps). Donc que le travail de recherche peut être aussi frustrant ou vain.

Mais c’est sur le plan humain qu’une telle  confusion devient vraiment toxique

Cette toxicité s’incarne, par exemple, au niveau des personnes de qualité qui n’ont pas été recrutées en tant que chercheur-e-s, car le monde de la recherche est très sélectif (trop, du fait des nécessaires réductions des fonds publics). Certaines n’ont pas été accompagnées vers d’autres métiers et gravitent alors autour du monde de la recherche dans des situations professionnelles parfois douloureuses. Les retenir dans cette précarité à travers des lieux de recherche « ouverts à tou-te-s » dans cette illusion de recherche participative est condamnable et empêche leurs talents de fructifier ailleurs.

Cette dérive va jusqu’à proposer (c’est une citation réelle) «l’idée d’un « droit de saisie scientifique » où des initiatives citoyennes pourraient imposer le déclenchement de recherches scientifiques» (pourquoi ne pas aller vers quelque chose du genre : y’ a pas de raison d’accepter le dictat de générations de mathématiciens, démontrons enfin la quadrature du cercle !). C’est le droit de déclencher une expertise scientifique sur un sujet d’interrogation donné, qui  est évidemment légitime.

Une autre facette de cette dérive serait de fausser les rapports de pouvoir qui régissent le lien entre le monde de la recherche et la société dans laquelle les scientifiques s’intègrent. C’est un rapport contractuel qui lie chercheurs et décideurs. Les chercheurs proposent des projets de recherche, validés par leurs pairs ou non, dans des thématiques soutenues ou non. Les autorités scientifiques qui ont un rôle de décideurs font des appels d’offres et proposent des moyens aux équipes de recherche qui peuvent et veulent répondre. Il n’est que normal qu’il soit proposé aux citoyens dans ce rapport de pouvoir, un rôle de témoin (transparence), et un rôle consultatif. C’est précieux et c’est vraiment bien. Mais ce serait une tromperie de parler d’autre chose.

Ce sont surtout les associations qui œuvrent pour l’éducation populaire et la culture scientifique au sens large qui sont manipulées ici : faute de pouvoir leur donner les moyens dont elles ont vraiment besoin pour leur travail d’utilité publique, on leur propose d’être invitées à « partager le pouvoir des scientifiques », par exemple à siéger dans les conseils d’administration des universités, donc à intervenir (ou faire semblant) dans le fonctionnement interne d’une institution qui leur est étrangère. Bref on leur propose le troc qui consiste à leur donner l’illusion du pouvoir faute de leur donner les moyens dont ils ont besoin.

Comprenons bien que les enseignants-chercheurs et chercheurs ne se sentent pas menacés ici (c’est un chercheur qui écrit ces lignes). Nous sommes juste tristes de voir émerger de telles fausses bonnes idées. Nous, en avons vu d’autres et des pires (ex: http://www.youtube.com/watch?v=6Ttl0t4zmj4 ). Mais ici, d’autres vont payer les pots cassés.

Mais n’y a-t-il pas des recherches participatives ? Oui et elles sont passionnantes

Dans l’Annexe A nous décrivons trois exemples de démarches et montrons qu’elles ne se réduisent pas les unes aux autres, n’appartiennent pas aux mêmes paradigmes, ne positionnent pas les acteurs dans les mêmes rôles. Bref : il n’y a pas de recherche participative, il y a des recherches participatives. Et faire l’amalgame ne peut que plonger encore plus dans la confusion.

À moins que l’objectif ne soit ailleurs (comme par exemple défendre d’autres intérêts en enrobant cela d’un «nouveau narratif»). Serait-il par exemple juste de chercher à redéployer des fonds de recherche vers une forme de recherche participative, qui au final ne concernerait uniquement que quelques champs disciplinaires ?

On cite aussi le rôle des associations de malades au niveau des avancées de la santé et le rôle des initiatives comme le Téléthon qui ont permis les recherches sur les maladies rares. Ici le point clé, ce sont essentiellement des contre-pouvoirs aux pressions marchandes (ex: pharmaco) et de l’apport de sciences sociologiques aux sciences de santé (ex: confort du malade, pas que médicament). C’est vraiment bien, mais c’est encore une autre démarche, liée à la gouvernance de la recherche privée (qui serait, elle, un vrai sujet où la force de la loi mériterait de jouer son rôle).

Où est la marge de progression alors ?

Il faut cultiver la confiance. Profiter des volontés multiples qui souhaitent que les différentes entités concernées vivent des relations constructives. Au contraire, une démarche qui consisterait à légiférer de manière réductrice et normative, ne peut que créer des crispations. Et maintenir l’illusion qu’on change les choses en alourdissant la loi.

Allez ! « Affirmons ensemble que la médiation scientifique doit être participative». Ça c’est fait.

Rendez-vous maintenant devant les mômes et toutes ces personnes qui nous attendent pour faire cette médiation avec eux.

Pour de vrai.

Thierry Vieville (avec le concours d’autres participants)

Annexe  A : Quelques exemples bien établis de science participative.
Croudsourcing computing : Des travaux scientifiques expérimentaux et ludiques tels que http://fold.it, http://phylo.cs.mcgill.ca, ou http://www.galaxyzoo.org, ou de travail collaboratif massif comme http://recaptcha.net, permettent de confier au village humain relié par Internet des tâches de recherche au service de la recherche scientifique ou de la culture. Cela se fait à une échelle techniquement inaccessible à l’équipe de recherche, même la mieux dotée du monde On est donc devant une nouvelle approche : ce n’est plus uniquement grâce à la puissance des calculs et à la création de nouveaux algorithmes qu’émergent des travaux scientifiques (ex : comme ce fut le cas pour la reconstruction des régions codantes du génome humain). C’est grâce à la capacité de faire coopérer des milliers de cerveaux humains sur  certains problèmes exploratoires qui dépassent justement la capacité calculs numériques. L’écueil serait évidemment d’en déduire que toute la science se ferait par-la-foule. C’est vrai pour certaines explorations numériques, cela ne se généralise à l’évidence pas à tout (faire voter-la-foule sur la véracité d’un théorème mathématiques, par exemple).
Quel est le rôle du public ici ? Celui d’accepter de «prêter son intelligence ludique» (puisqu’on le fait jouer et qu’on réutilise ses compétences de joueur ici). En fait-t-on pour autant un spécialiste de l’ADN ou d’astronomie ? Sûrement pas. L’aide-t-on à augmenter sa culture scientifique sur ces sujets ? Pas lors de cette activité. On lui offre de découvrir que l’expérimentation numérique de phénomènes scientifiques peut-être amusante. C’est sûrement bénéfique et donne aussi l’envie d’en savoir plus.
Utilisateur devenant co-validateur. Quand on mesure en situation réelle l’activité cérébrale profonde d’un patient, que l’on explore comment nous pourrions restaurer la marche chez le paralytique grâce à une puce électronique reliée à ses muscles (ceci grâce aux progrès de la simulation numérique), ou que l’on robotise un environnement quotidien pour augmenter le bien-être face à un handicap, il est juste insensé d’imaginer travailler sans associer l’utilisateur final en tant que validateur d’un volet du travail de recherche. Une telle démarche se retrouve à un tout autre niveau dans l’Interaction Homme-Machine, quand Wendy Mackay explique que l’enjeu n’est pas de mettre « l’humain dans la boucle [de la machine] » mais bien la machine dans la boucle des activités humaines. L’utilisateur numérique devient co-validateur du progrès du numérique.
Que se passe-t-il ici ? Au lieu de séparer l’objet et l’acteur des recherches, on fait le choix de profiter des interactions qu’il peut y avoir entre eux. On crée un effet miroir. Là encore, la science devient participative. Mais les compétences professionnelles ne sont pas transférées.
Contribution du public aux collectes de données. Le muséum, cet institut de recherche, qui étudie notre environnement naturel, utilise depuis plusieurs années, des publics pour faire des mesures dans la nature de comptage de populations pour évaluer l’évolution de la biodiversité. Une démarche rigoureuse permet d’accorder un bon degré de confiance à la collecte de ces données. Ce sont les chercheurs qui décident ce qu’il y a lieu de mesurer et que faire des données. Conçue dès le départ comme une démarche de médiation scientifique, un effet retour sur la prise de conscience des problèmes environnementaux, le partage de pratiques scientifiques, et la découverte de connaissances naturelles (activités scolaires générées) a été obtenu. On fait de la science « pour de vrai » disent les enfants. Les liens avec les associations proches de la nature (ex: associations de chasse) est aussi cultivé.
Que se passe-t-il ici ? Le public est recruté comme « un assistant du chercheur » pour démultiplier son action. Son avis est bien entendu écouté au delà de son travail de terrain. Et le fait de pouvoir le faire participer à une véritable étude expérimentale est une profonde marque de reconnaissance et de respect. La généralisation à d’autres disciplines n’est pas forcément possible, mais c’est un exemple à connaître, pour voir si… et si oui comment le généraliser.
Ces trois exemples nous semblent bien illustrer la diversité de ce qui se passe. Au-delà, on peut citer les partenariats institution citoyen PICRIS d’Ile de France où 1% du budget de la recherche en IdF,  a été consacré à voir dans quelle mesure développer des projets de recherche à deux voix scientifique et citoyenne du début à la fin du projet, avec une méthode contractuelle d’appel d’offre rigoureuse et paritaire (scientifiques/société). Le bilan scientifique reste à faire et le dispositif aurait d’urgence besoin d’être évalué pour être amélioré, modifié ou pérennisé.
Annexe B : En quoi la médiation scientifique en Informatique et Sciences du Numérique est-elle participative ?
En sciences du numérique (et nous ne pensons pas que ces idées se généralisent forcément à d’autres champs disciplinaires)  la notion de médiation scientifique participative est polysémique :
Pluridisciplinarité : Les sciences de la vie, de la terre, de la planète, de l’ingénieur, humaines et sociales, deviennent en partie numériques On y utilise de plus en plus des approches basées sur la modélisation mathématique et informatique, et expérimentées à travers des simulations numériques ou des traitements de grands jeux de données. Impossible ici, ni de « déléguer » le soin de faire ces modèles et simulations aux « informatimathématiciens », ni de le faire « sans » eux. Il faut donc travailler ensemble. Cela n’est possible que si nous sommes capables de partager facilement le contenu de ces sciences du numérique avec des collègues d’autres sciences, chercheurs ou ingénieurs.
Partage citoyen : Nous voilà à l’ère numérique. Avec des grands défis sociétaux à relever (préservation de l’environnement, de la santé et du bien-être, assurer l’alimentation de l’ensemble de la population de la planète, offrir une vie de qualité « raisonnable » dans les villes de demain, régulation financière et économique, développement d’un humanisme mondial sur Internet, ..). Des éléments de réponses à ces défis peuvent venir des applications des sciences du numérique. Pour cela, il faut plutôt partager les fondements, méthodes et possibles de ces sciences pour permettre aux citoyen-ne-s et décideur-e-s de faire localement ou collectivement, en toute connaissance de cause, un choix éclairé.
Cela inclut aussi en retour, de la part du monde de la recherche, un devoir d’écoute des différents avis, parfois contradictoires, émis par la société à propos des orientations stratégiques qu’il doit se fixer, pour  aider à faire des choix (e.g. stratégiques) éclairés.
Une autre facette, liée aux science-shops (ateliers de science) est de donner la liberté au public de venir au contact des chercheurs avec des demandes de ressources et des questions de curiosité. On parle de «bureau d’accueil» dans notre domaine en lien avec les centres de documentations qui sont ouverts.
Éducation populaire située : Ce n’est certes pas en écoutant passivement quelque savant que notre cerveau a permis à notre corps de survivre au fil de l’évolution des espèces. C’est en manipulant des objets concrets, en procédant soi-même à des essais-erreurs, et en restituant les savoirs et savoir-faire qu’on valide ses acquis. On est donc, en médiation, dans une relation d’apprentissage où les rôles d’enseignant/apprenant s’inversent sans cesse, pour créer la boucle de l’apprentissage. C’est ainsi que se construit une culture collective, ici scientifique. Il faut qu’elle puisse se diffuser (ex : «eh ! Tu sais pas ce que je viens d’apprendre ? .. »). On apprend donc en interagissant et en rediffusant (ex : on emmène ses enfants à la fête de la science, et on se cultive soi-même pour pouvoir les aider). Un des lieux où peut se mener ce type d’action est le Fablab.
Ces éléments sont connus. Ce qui l’est moins est leur point commun. Il y a dans tous ces cas un travail de « re-publication » de la matière scientifique :
– en l’appuyant sur des métaphores pertinentes (c’est à dire des modèles issus du quotidien ou clairs pour tout le monde, qui fonctionnent comme le concept scientifique décrit (quitte à expliciter les limites de l’analogie ou de se servir de ce qui n’est « pas pareil » pour compléter l’explication) ;
– en restructurant, lorsque c’est possible, la connaissance sous forme de grains modulaires faciles à s’approprier en tant que tels (sinon c’est indigeste). Puis en proposant des parcours de découverte qui relient ces grains (ex : on présente disons Al-Kwarizmi, Turing, Hopper, Kolmogorov, puis on montre le lien entre ces quatre personnes avec les quatre piliers – algorithmes, machine, langage et information – de l’informatique du XXe siècle) ;
– en mettant en avant l’application de la notion scientifique à l’avancée de la connaissance, et non (en tout cas pas uniquement) l’application industrielle (ex : avoir pu faire de l’information une quantité physique abstraite mesurable en bits, n’a pas principalement permis de compresser des fichiers, mais, avant tout, de mieux comprendre une notion qui restait floue), comme le montre la réflexion de Jean-François Mattei sur le « virtuel ».
Ce que nous défendons ici est le fait que la médiation scientifique évolue dans ce monde numérique où la connaissance est en ligne, et les barrières entre la « foule » et les journalistes, les médiateurs scientifiques, etc…s’estompent. C’est formidable ! Faut-il gâcher tout cela en confondant tout ?
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