« La science c’est risqué » (S. Foucard, Le Monde)

Tel est le titre d’un article de Stéphane Foucart dans le Monde du 22 mars 2013 », à propos du dernier livre de Dominique Pestre, A contre-science où il « rappelle avec force la nécessité d’apprécier correctement les effets des innovations techniques dans la société ».  D. Pestre est un sociologue, « une des principales figures » en France des « science studies – les études sociales sur les sciences ».  (Les citations, entre guillemets, proviennent toutes de l’article). Un second livre, traité dans le même article, ne sera pas évoqué.

Ce bref exposé traite uniquement de l’article de Stéphane Foucart. Les livres feront éventuellement l’objet d’autres exposés critiques.

Qu’est-ce que donc que la science pour S. Foucart ?

C’est « des OGM au nucléaire et passant par les nanotechnologies, les produits de la technoscience ».

Militants anti-OGM, antinucléaires et anti-nanos se rassemblent volontiers sous la bannière du mot technoscience. Mot qui n’a plus grand sens – à force d’en avoir trop. Inventé par un philosophe, Gilbert Hottois, pour désigner la réalité matérielle de la science et de la technologie (réalité qu’il voulait étrangère à la philosophie langagière), il a été repris par des penseurs technophobes pour désigner leur ennemi et par les  science studies pour leur propre usage. Il en résulte une myriade de sens contradictoires qui fait de « technoscience » un mot de novlangue qui paralyse la réflexion sur les problèmes, faute de pouvoir en distinguer les termes.

La totalité de l’article l’illustre bien.

Première question abordée  : quel est le statut des connaissances scientifiques ?

«Doivent-elles être considérées comme des « vérités » qui transcendent l’homme ou plutôt comme des constructions sociales intimement liées à un contexte politique et économique ? ». Deux mots – Vérités entre guillemets et plutôt-  ne laissent pas beaucoup de doute sur la réponse que donne S. Foucart à la question.

Décryptons. Personne n’a attendu les science studies et une « quarantaine d’années d’études des controverses » pour savoir  que le scientifique est aussi un être humain vivant dans son temps et dans un milieu social et culturel, ayant des valeurs individuelles, et que tout ceci peut influencer le déroulement de son travail.  L’histoire des sciences atteste que la méthode scientifique a la propriété de faire accéder à des connaissances vraies sur les propriétés et lois du monde matériel (sinon la Terre serait toujours plate et les microbes n’existeraient pas). C’est cette spécificité de la méthode scientifique qui permet l’évolution des connaissances, y compris par les controverses scientifiques – ardues et donc réservés aux spécialistes mais tranchées avec le temps par les faits expérimentaux. Quant à la  sociabilité du chercheur,  et malgré tout l’intérêt qu’on peut lui porter, elle ne présente pas une originalité manifeste par rapport à d’autres collectifs humains (l’être humain est un être humain qu’il soit actif dans un laboratoire de science, un cabinet d’architecture ou une agence bancaire).

Les science studies ont érigé en spécialité le secondaire (les rapports sociaux) en ignorant le principal (la méthode scientifique) et ils vantent à l’envi le côté révolutionnaire de leur trouvaille.  A la suite, ils développent ce qui s’apparente plutôt à des slogans repris par Stéphane Foucart :

– Sur le rôle des scientifiques : « produire une « opinion scientifique » ».

– Sur l’absence de vérité scientifique : « Toute connaissance scientifique serait « partielle et partiale », ramenant les succès de la science, non à la vérité de ses énoncés mais à leur « efficacité » ».

Si la science se résumait à une opinion, à des énoncés efficaces mais sans vérité,  intimement liés à un contexte social, alors :

1 Les mathématiques, la physique, la chimie ou la biologie seraient différentes en Asie, aux Etats-Unis ou en Europe, chez des peuples différents et dans des cultures différentes. Or ce n’est pas le cas. Des différences apparaissent bien entendu à l’intérieur des disciplines avec la spécialisation, liée à l’avancement des connaissances, mais la progression est la même dans tous les pays avancés scientifiquement et ceci depuis que la science existe.

2 Les grands outils scientifiques, depuis les satellites d’observation qui observent la terre et l’espace jusqu’au CERN qui explore la matière aux plus petites dimensions n’auraient pas de raison d’être. Pas plus que n’auraient eu de raison tous les instruments scientifiques qui les ont précédé. Pourquoi dépenser tous ces efforts alors qu’il n’y a pas de vérité à découvrir de ces observations ou de leurs synthèses avec les théories ou modèles mathématiques?

Ces deux constats que chacun peut faire, montrent qu’à l’évidence la méthode scientifique ne se réduit pas à ce qu’affirme Dominique Pestre et les science studies dont la focale est braquée sur la vie sociale des laboratoires.

Après avoir ainsi traité la méthode scientifique, M. Foucart, lecteur de D. Pestre, s’en prend au rôle social de la science :

Celle-ci « pèse sur nos vies par le truchement de ces deux grand leviers que sont l’expertise et l’innovation technique ».

D’abord, comment peut-il savoir ce qui pèse dans ma vie, dans la vôtre et dans celle de nos concitoyens ? N’est-ce pas en priorité les fins de mois pour les plus pauvres, la peur du chômage étendu par la crise financière,  l’avenir de nos enfants, nos problèmes éventuels de santé. La liste doit être longue avant d’en arriver à la science qui pèserait « par le truchement (…) de l’expertise et l’innovation technique. ».

Commençons avec l’innovation technique dont l’auteur dit: « Les produits de la technoscience pénètrent la société dans toute sa complexité ; ils y engendrent des effets inattendus, imprévisibles, indésirables. Ils résolvent des problèmes».  Que du négatif, juste un peu atténué  par « ils résolvent des problèmes » !

Arrêtons-nous encore une fois sur ce mot de novlangue – « technoscience » – qui répond bien à cette phrase de Bertrand Russell « nul problème ne pourra être résolu, voire perçu, si l’on prend soin d’éliminer au départ toute possibilité de le poser. » (source article  novlangue de wikipedia). Le mot « technoscience » ne mélange-t-il pas ici, sans distinction, recherche scientifique et produits de grande consommation?

Pour aborder la question de la recherche scientifique et du développement industriel et économique, au lieu de tout englober sous un seul terme, il faut prendre la peine d’examiner ses composantes différentes qui peuvent passer des contrats entre elles : la recherche publique, d’une part, répond à des  missions nationales et européennes, les centres de R&D privés d’autre part  participent au développement des  produits  ou services de leurs entreprises.  Des partenariats permettent certes d’établir les passerelles entre les secteurs public et privé en vue du développement industriel et des emplois. La diffusion des produits dans la société est l’affaire des industriels (et non plus celle de leurs centres de R&D) ; elle doit en outre respecter les cadres règlementaires mis en place par les Etats et par l’Europe.

Les innovations auraient des « effets inattendus, imprévisibles, indésirables ». Ne brandir que les conséquences négatives des innovations semble pour le moins réducteur car c’est oublier les bénéfices qui arrivent en général en tête. Oubli récurrent car on lit aussi « Dominique Pestre remonte au (…) moment où naissent, et l’industrie, et le libéralisme économique. Des nouvelles controverses s’ouvrent alors sur les effets indésirables de la technique … »

S. Foucart nous offre deux exemples d’amalgame et d’amnésie historique.

Amnésie ou anachronisme, d’abord car si une chose a marqué les premières  périodes du développement industriel, où l’on était encore fort peu intéressés par la science, ce sont surtout les luttes sociales, la création des syndicats, des partis et des mutuelles afin de protéger les ouvriers  des excès du  capitalisme sauvage dénoncé par Zola ou par Dickens.

Preuve que ce n’est pas une maladresse de langage, S. Foucart revient à la suite avec « la science participe à l’élaboration de normes légales de sécurité, de seuils d’exposition à telle ou telle substance, etc. Non par souci de sécurité sanitaire ou environnementale, mais par volonté d’intégrer le risque au fonctionnement industriel et de minimiser ainsi les contentieux. »

Voici ainsi la science dotée d’intention -« non par souci de sécurité » et « volonté d’intégrer le risque ».  Quiconque pense que souci ou volonté sont des qualités humaines, ne peut accepter cette phrase où une méthode et une activité se voient attribuées des qualités individuelles.  Si des personnes ont cherché à « intégrer le risque au fonctionnement industriel »  ou « minimiser les contentieux », de qui s’agit-il? Ce sont les entrepreneurs et les responsables gouvernementaux, accompagnés dans cette tâche par les syndicats ouvriers concernés au premier chef. Ce sont  eux tous qui ont décidé la mise en place des seuils d’exposition, parfois dans des situations de rapport de force, voire de conflits. Que l’expertise scientifique d’alors ait été sollicitée pour éclairer ces décisions n’est que normal. Rendre l’expert consulté responsable des décisions prises par d’autres, en oubliant ces derniers est une dérive grave dans laquelle cet article nous entraîne. Cette même dérive qui a conduit le tribunal italien d’Aquila à condamner six géophysiciens pour ne pas avoir prédit un séisme.

A faire porter aux  scientifiques le chapeau  des malheurs consécutifs aux décisions d’autres personnes ou à des évènements imprévisibles, veut-on les dissuader d’apporter leur expertise et laisser les décideurs seuls et  dans l’ignorance ?

C’est sans doute le penchant de Stéphane Foucart qui conclue son article en se posant la question « de savoir s’il fallait inventer la science. »

Nous aimerions considérer ce dernier commentaire comme une boutade. Car un journaliste, de nos jours, pourrait-il énoncer sérieusement une telle affirmation, confortablement installé devant son ordinateur dans son bureau illuminé et climatisé ? Ou bien, les deux livres qu’il a lus lui ont-ils livré un tel message de peur et de méfiance de la science qu’il a pu sans états d’âme exprimer ainsi son éloge de l’ignorance ?

Lucius

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