Comment le travail scientifique interagit avec la société : vraies et fausses bonnes idées

Résumé : En ce début de siècle, la science s’ouvre sur la société de manière très innovante. S’il faut se réjouir du fait que les rapports entre les acteurs de la recherche et le public sont toujours plus nombreux, plus riches et plus diversifiés, s’il faut sûrement prendre le temps d’analyser,  d’évaluer mais aussi d’encourager cette mosaïque de nouvelles pratiques, il faut  rester vigilants sur la possibilité qu’elles soient aussi détournées à des fins toxiques. Résumons quelques vraies et fausses bonnes idées.

D’où part-on ? La place de la science dans la  société

Formation des jeunes à leur future vie professionnelle, enrichissement des connaissances, valorisation et création de celles-ci au sein du monde socio-économique au sens large, c’est avant tout dans leurs missions initiales que l’enseignement supérieur et la recherche doivent se lier à la société qui avance : agir sur les territoires de ses implantations, offrir des formations qui évoluent avec les métiers, etc.

Et pour aboutir à une co-construction de la place des connaissances dans la société, le monde académique se doit de partager les connaissances, et donc de diffuser l’information scientifique et technique qu’il détient et qu’il acquiert.

Sous le terme de «science outreach», disons ici médiation scientifique, le monde académique a construit une palette de démarches, qui représente (ou le devrait) environ 1% de son énergie, afin de populariser les savoirs et méthodes scientifiques. Et cette démarche gagne à être participative (l’Annexe B donne quelques éléments pour un domaine précis).

Pourquoi rappeler de telles évidences ? Parce que surgit une confusion perverse autour de cette idée

La voici : confondre science pour tous versus travail de recherche pour tous.

Si la science est un bien commun et public, avec obligation de transparence dans les résultats, les données, et la démarche, en revanche, le travail de recherche est un métier qui ne s’improvise pas, et ne s’exerce qu’à l’issue d’une formation assez longue. La distinction est facile à illustrer : aux métiers de la recherche le devoir d’amener  de nouveaux savoirs, aux métiers de la médiation de revisiter ces savoirs pour les populariser.

Confondre médiation scientifique participative et travail de recherche participatif, c’est créer l’illusion que des personnes puissent faire semblant de faire de la recherche sans que ce soit leur métier. Cela ne peut créer que des désillusions et des déceptions.

Au niveau intellectuel, la toxicité est de donner l’illusion que les sujets de recherche sont malléables à merci (ex : tiens, donne-nous la formule solution de ce calcul, son application va aider beaucoup de gens). Il faut au contraire profiter de la médiation scientifique pour bien expliquer qu’un résultat peut être juste ou faux, certes, mais aussi ne pas exister (car le problème est mal défini, ou que le résultat est indécidable, ou inutilisable en pratique, et savoir dans quel scénario on se situe peut prendre beaucoup de temps). Donc que le travail de recherche peut être aussi frustrant ou vain.

Mais c’est sur le plan humain qu’une telle  confusion devient vraiment toxique

Cette toxicité s’incarne, par exemple, au niveau des personnes de qualité qui n’ont pas été recrutées en tant que chercheur-e-s, car le monde de la recherche est très sélectif (trop, du fait des nécessaires réductions des fonds publics). Certaines n’ont pas été accompagnées vers d’autres métiers et gravitent alors autour du monde de la recherche dans des situations professionnelles parfois douloureuses. Les retenir dans cette précarité à travers des lieux de recherche « ouverts à tou-te-s » dans cette illusion de recherche participative est condamnable et empêche leurs talents de fructifier ailleurs.

Cette dérive va jusqu’à proposer (c’est une citation réelle) «l’idée d’un « droit de saisie scientifique » où des initiatives citoyennes pourraient imposer le déclenchement de recherches scientifiques» (pourquoi ne pas aller vers quelque chose du genre : y’ a pas de raison d’accepter le dictat de générations de mathématiciens, démontrons enfin la quadrature du cercle !). C’est le droit de déclencher une expertise scientifique sur un sujet d’interrogation donné, qui  est évidemment légitime.

Une autre facette de cette dérive serait de fausser les rapports de pouvoir qui régissent le lien entre le monde de la recherche et la société dans laquelle les scientifiques s’intègrent. C’est un rapport contractuel qui lie chercheurs et décideurs. Les chercheurs proposent des projets de recherche, validés par leurs pairs ou non, dans des thématiques soutenues ou non. Les autorités scientifiques qui ont un rôle de décideurs font des appels d’offres et proposent des moyens aux équipes de recherche qui peuvent et veulent répondre. Il n’est que normal qu’il soit proposé aux citoyens dans ce rapport de pouvoir, un rôle de témoin (transparence), et un rôle consultatif. C’est précieux et c’est vraiment bien. Mais ce serait une tromperie de parler d’autre chose.

Ce sont surtout les associations qui œuvrent pour l’éducation populaire et la culture scientifique au sens large qui sont manipulées ici : faute de pouvoir leur donner les moyens dont elles ont vraiment besoin pour leur travail d’utilité publique, on leur propose d’être invitées à « partager le pouvoir des scientifiques », par exemple à siéger dans les conseils d’administration des universités, donc à intervenir (ou faire semblant) dans le fonctionnement interne d’une institution qui leur est étrangère. Bref on leur propose le troc qui consiste à leur donner l’illusion du pouvoir faute de leur donner les moyens dont ils ont besoin.

Comprenons bien que les enseignants-chercheurs et chercheurs ne se sentent pas menacés ici (c’est un chercheur qui écrit ces lignes). Nous sommes juste tristes de voir émerger de telles fausses bonnes idées. Nous, en avons vu d’autres et des pires (ex: http://www.youtube.com/watch?v=6Ttl0t4zmj4 ). Mais ici, d’autres vont payer les pots cassés.

Mais n’y a-t-il pas des recherches participatives ? Oui et elles sont passionnantes

Dans l’Annexe A nous décrivons trois exemples de démarches et montrons qu’elles ne se réduisent pas les unes aux autres, n’appartiennent pas aux mêmes paradigmes, ne positionnent pas les acteurs dans les mêmes rôles. Bref : il n’y a pas de recherche participative, il y a des recherches participatives. Et faire l’amalgame ne peut que plonger encore plus dans la confusion.

À moins que l’objectif ne soit ailleurs (comme par exemple défendre d’autres intérêts en enrobant cela d’un «nouveau narratif»). Serait-il par exemple juste de chercher à redéployer des fonds de recherche vers une forme de recherche participative, qui au final ne concernerait uniquement que quelques champs disciplinaires ?

On cite aussi le rôle des associations de malades au niveau des avancées de la santé et le rôle des initiatives comme le Téléthon qui ont permis les recherches sur les maladies rares. Ici le point clé, ce sont essentiellement des contre-pouvoirs aux pressions marchandes (ex: pharmaco) et de l’apport de sciences sociologiques aux sciences de santé (ex: confort du malade, pas que médicament). C’est vraiment bien, mais c’est encore une autre démarche, liée à la gouvernance de la recherche privée (qui serait, elle, un vrai sujet où la force de la loi mériterait de jouer son rôle).

Où est la marge de progression alors ?

Il faut cultiver la confiance. Profiter des volontés multiples qui souhaitent que les différentes entités concernées vivent des relations constructives. Au contraire, une démarche qui consisterait à légiférer de manière réductrice et normative, ne peut que créer des crispations. Et maintenir l’illusion qu’on change les choses en alourdissant la loi.

Allez ! « Affirmons ensemble que la médiation scientifique doit être participative». Ça c’est fait.

Rendez-vous maintenant devant les mômes et toutes ces personnes qui nous attendent pour faire cette médiation avec eux.

Pour de vrai.

Thierry Vieville (avec le concours d’autres participants)

Annexe  A : Quelques exemples bien établis de science participative.
Croudsourcing computing : Des travaux scientifiques expérimentaux et ludiques tels que http://fold.it, http://phylo.cs.mcgill.ca, ou http://www.galaxyzoo.org, ou de travail collaboratif massif comme http://recaptcha.net, permettent de confier au village humain relié par Internet des tâches de recherche au service de la recherche scientifique ou de la culture. Cela se fait à une échelle techniquement inaccessible à l’équipe de recherche, même la mieux dotée du monde On est donc devant une nouvelle approche : ce n’est plus uniquement grâce à la puissance des calculs et à la création de nouveaux algorithmes qu’émergent des travaux scientifiques (ex : comme ce fut le cas pour la reconstruction des régions codantes du génome humain). C’est grâce à la capacité de faire coopérer des milliers de cerveaux humains sur  certains problèmes exploratoires qui dépassent justement la capacité calculs numériques. L’écueil serait évidemment d’en déduire que toute la science se ferait par-la-foule. C’est vrai pour certaines explorations numériques, cela ne se généralise à l’évidence pas à tout (faire voter-la-foule sur la véracité d’un théorème mathématiques, par exemple).
Quel est le rôle du public ici ? Celui d’accepter de «prêter son intelligence ludique» (puisqu’on le fait jouer et qu’on réutilise ses compétences de joueur ici). En fait-t-on pour autant un spécialiste de l’ADN ou d’astronomie ? Sûrement pas. L’aide-t-on à augmenter sa culture scientifique sur ces sujets ? Pas lors de cette activité. On lui offre de découvrir que l’expérimentation numérique de phénomènes scientifiques peut-être amusante. C’est sûrement bénéfique et donne aussi l’envie d’en savoir plus.
Utilisateur devenant co-validateur. Quand on mesure en situation réelle l’activité cérébrale profonde d’un patient, que l’on explore comment nous pourrions restaurer la marche chez le paralytique grâce à une puce électronique reliée à ses muscles (ceci grâce aux progrès de la simulation numérique), ou que l’on robotise un environnement quotidien pour augmenter le bien-être face à un handicap, il est juste insensé d’imaginer travailler sans associer l’utilisateur final en tant que validateur d’un volet du travail de recherche. Une telle démarche se retrouve à un tout autre niveau dans l’Interaction Homme-Machine, quand Wendy Mackay explique que l’enjeu n’est pas de mettre « l’humain dans la boucle [de la machine] » mais bien la machine dans la boucle des activités humaines. L’utilisateur numérique devient co-validateur du progrès du numérique.
Que se passe-t-il ici ? Au lieu de séparer l’objet et l’acteur des recherches, on fait le choix de profiter des interactions qu’il peut y avoir entre eux. On crée un effet miroir. Là encore, la science devient participative. Mais les compétences professionnelles ne sont pas transférées.
Contribution du public aux collectes de données. Le muséum, cet institut de recherche, qui étudie notre environnement naturel, utilise depuis plusieurs années, des publics pour faire des mesures dans la nature de comptage de populations pour évaluer l’évolution de la biodiversité. Une démarche rigoureuse permet d’accorder un bon degré de confiance à la collecte de ces données. Ce sont les chercheurs qui décident ce qu’il y a lieu de mesurer et que faire des données. Conçue dès le départ comme une démarche de médiation scientifique, un effet retour sur la prise de conscience des problèmes environnementaux, le partage de pratiques scientifiques, et la découverte de connaissances naturelles (activités scolaires générées) a été obtenu. On fait de la science « pour de vrai » disent les enfants. Les liens avec les associations proches de la nature (ex: associations de chasse) est aussi cultivé.
Que se passe-t-il ici ? Le public est recruté comme « un assistant du chercheur » pour démultiplier son action. Son avis est bien entendu écouté au delà de son travail de terrain. Et le fait de pouvoir le faire participer à une véritable étude expérimentale est une profonde marque de reconnaissance et de respect. La généralisation à d’autres disciplines n’est pas forcément possible, mais c’est un exemple à connaître, pour voir si… et si oui comment le généraliser.
Ces trois exemples nous semblent bien illustrer la diversité de ce qui se passe. Au-delà, on peut citer les partenariats institution citoyen PICRIS d’Ile de France où 1% du budget de la recherche en IdF,  a été consacré à voir dans quelle mesure développer des projets de recherche à deux voix scientifique et citoyenne du début à la fin du projet, avec une méthode contractuelle d’appel d’offre rigoureuse et paritaire (scientifiques/société). Le bilan scientifique reste à faire et le dispositif aurait d’urgence besoin d’être évalué pour être amélioré, modifié ou pérennisé.
Annexe B : En quoi la médiation scientifique en Informatique et Sciences du Numérique est-elle participative ?
En sciences du numérique (et nous ne pensons pas que ces idées se généralisent forcément à d’autres champs disciplinaires)  la notion de médiation scientifique participative est polysémique :
Pluridisciplinarité : Les sciences de la vie, de la terre, de la planète, de l’ingénieur, humaines et sociales, deviennent en partie numériques On y utilise de plus en plus des approches basées sur la modélisation mathématique et informatique, et expérimentées à travers des simulations numériques ou des traitements de grands jeux de données. Impossible ici, ni de « déléguer » le soin de faire ces modèles et simulations aux « informatimathématiciens », ni de le faire « sans » eux. Il faut donc travailler ensemble. Cela n’est possible que si nous sommes capables de partager facilement le contenu de ces sciences du numérique avec des collègues d’autres sciences, chercheurs ou ingénieurs.
Partage citoyen : Nous voilà à l’ère numérique. Avec des grands défis sociétaux à relever (préservation de l’environnement, de la santé et du bien-être, assurer l’alimentation de l’ensemble de la population de la planète, offrir une vie de qualité « raisonnable » dans les villes de demain, régulation financière et économique, développement d’un humanisme mondial sur Internet, ..). Des éléments de réponses à ces défis peuvent venir des applications des sciences du numérique. Pour cela, il faut plutôt partager les fondements, méthodes et possibles de ces sciences pour permettre aux citoyen-ne-s et décideur-e-s de faire localement ou collectivement, en toute connaissance de cause, un choix éclairé.
Cela inclut aussi en retour, de la part du monde de la recherche, un devoir d’écoute des différents avis, parfois contradictoires, émis par la société à propos des orientations stratégiques qu’il doit se fixer, pour  aider à faire des choix (e.g. stratégiques) éclairés.
Une autre facette, liée aux science-shops (ateliers de science) est de donner la liberté au public de venir au contact des chercheurs avec des demandes de ressources et des questions de curiosité. On parle de «bureau d’accueil» dans notre domaine en lien avec les centres de documentations qui sont ouverts.
Éducation populaire située : Ce n’est certes pas en écoutant passivement quelque savant que notre cerveau a permis à notre corps de survivre au fil de l’évolution des espèces. C’est en manipulant des objets concrets, en procédant soi-même à des essais-erreurs, et en restituant les savoirs et savoir-faire qu’on valide ses acquis. On est donc, en médiation, dans une relation d’apprentissage où les rôles d’enseignant/apprenant s’inversent sans cesse, pour créer la boucle de l’apprentissage. C’est ainsi que se construit une culture collective, ici scientifique. Il faut qu’elle puisse se diffuser (ex : «eh ! Tu sais pas ce que je viens d’apprendre ? .. »). On apprend donc en interagissant et en rediffusant (ex : on emmène ses enfants à la fête de la science, et on se cultive soi-même pour pouvoir les aider). Un des lieux où peut se mener ce type d’action est le Fablab.
Ces éléments sont connus. Ce qui l’est moins est leur point commun. Il y a dans tous ces cas un travail de « re-publication » de la matière scientifique :
– en l’appuyant sur des métaphores pertinentes (c’est à dire des modèles issus du quotidien ou clairs pour tout le monde, qui fonctionnent comme le concept scientifique décrit (quitte à expliciter les limites de l’analogie ou de se servir de ce qui n’est « pas pareil » pour compléter l’explication) ;
– en restructurant, lorsque c’est possible, la connaissance sous forme de grains modulaires faciles à s’approprier en tant que tels (sinon c’est indigeste). Puis en proposant des parcours de découverte qui relient ces grains (ex : on présente disons Al-Kwarizmi, Turing, Hopper, Kolmogorov, puis on montre le lien entre ces quatre personnes avec les quatre piliers – algorithmes, machine, langage et information – de l’informatique du XXe siècle) ;
– en mettant en avant l’application de la notion scientifique à l’avancée de la connaissance, et non (en tout cas pas uniquement) l’application industrielle (ex : avoir pu faire de l’information une quantité physique abstraite mesurable en bits, n’a pas principalement permis de compresser des fichiers, mais, avant tout, de mieux comprendre une notion qui restait floue), comme le montre la réflexion de Jean-François Mattei sur le « virtuel ».
Ce que nous défendons ici est le fait que la médiation scientifique évolue dans ce monde numérique où la connaissance est en ligne, et les barrières entre la « foule » et les journalistes, les médiateurs scientifiques, etc…s’estompent. C’est formidable ! Faut-il gâcher tout cela en confondant tout ?
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