Les sciences, cela nous regarde ! (livre L. Larqué et D. Pestre)

A propos de l’introduction du livre « Les sciences, cela nous regarde ! » (Directeurs de publication : L. Larqué et D. Pestre , Editions La Découverte, Paris 2013)

Au vu de l’actualité, la question des « sciences citoyenne » fait l’objet d’une intense activité de la part de ses adeptes.  Le livre, « Les sciences cela nous regarde » dirigé par Lionel Larqué et Dominique Pestre, participe de cette campagne. Cet ouvrage est présenté comme une collection de « petites histoires » visant à en « finir avec le rapport « magique » à la science dans lequel scientifiques et ingénieurs tendent à enfermer les citoyens » (quatrième de couverture). Voici la thèse des deux directeurs de la publication à laquelle il n’est pas sûr que tous les signataires des articles rassemblés dans l’ouvrage adhèrent. En effet la phrase bat des records de mise sens dessus dessous du sens commun et des connaissances.  La rationalité et la science qui la met en œuvre ne sont-elles pas depuis leur origine un effort de l’homme pour s’affranchir – précisément – de la pensée magique ?

Nous aurons l’occasion de revenir sur quelques unes des petites histoires du livre. Pour le moment, intéressons-nous au chapitre introductif – « L’école buissonnière » – qui est signé des deux directeurs de publication et qui donne le ton de l’ouvrage. Préjugés et amalgames au sujet de la science y abondent pour mieux servir leur thèse, comme nous allons le voir dans cette revue du texte.

Les scientifiques devraient-ils vivre d’amour et d’eau fraîche ? :

« Les savants ont offert leurs services aux Etats – démocratiques comme autoritaires -, aux entreprises commerciales et aux industriels, aux politiques et aux militaires. »

Dans cette seule phrase, autour des « savants », on retrouve donc en vrac : industriels, militaires, politiques, entreprises et « Etats – démocratiques comme autoritaires … ». (Notez ce souci de qualificatifs pour les Etats, et qu’on ne trouve pas pour les entreprises ou les catégories socio-professionnelles).

A première vue, cette phrase est étonnante.  N’enfonce t’elle pas des portes ouvertes ? En quoi les scientifiques – « les savants » – pourraient-ils ou devraient-ils vivre autrement que leurs concitoyens, c’est à dire sans être rémunérés par un employeur – du secteur public ou d’entreprises privées ? Devraient-ils vivre d’aumône pour ne pas prêter le flanc à la critique?

A mettre en exergue ce point que personne ne conteste, les auteurs ne chercheraient-ils pas à jeter la suspicion sur l’honnêteté du scientifique, à l’accuser d’une vénalité qui lui serait particulière alors que la rémunération d’un travail est la règle, pour les auteurs de la phrase notamment.

Science = management ? Science = économie ?

« Les sciences modernes sont un moyen de gouverner par le « management scientifique »,… ».

En quoi  le  «management scientifique » (même entre guillemets) serait-il un exemple de science ? Car pour qui connaît le management d’une part, – et la science d’autre part – le qualificatif de scientifique pour le management prête à sourire et fait penser que les auteurs ont une idée pour le moins biaisée de la science (même le management de la recherche se distingue de la recherche proprement dite).

Les auteurs que rien n’arrête,  continuent dans leur définition élastique du scientifique :

« Le savant ( …): il est celui qui sait et qui calcule.(…).. Il le fait dans l’ordre économique (__) dans le moment keynésien et les économies socialistes, il permet aussi le gouvernement par la « planification » ».  Est-ce le savant (physicien, chimiste, etc.) qui est conseil en planification ?  Ne parle-t-on pas plutôt d’économistes ou des technocrates dont on va confondre l’activité et les résultats avec ceux des scientifiques?

Or, des économistes et non des moindres ne rappellent-ils pas justement que l’économie est loin d’être une science ? Des technocrates tant soit peu éclairés savent aussi faire la distinction entre leur activité et celle d’un scientifique quand bien même ils peuvent recourir à des résultats scientifiques dans leurs prises de décision.

Cette définition du scientifique, celui « qui sait et qui calcule» est pour le moins rudimentaire et propre à s’appliquer à beaucoup d’activités humaines. Pas étonnant qu’ensuite celles-ci soient amalgamées à la science et que leurs résultats ou leur influence sur la société soient attribués à la recherche scientifique.

Science = consommation de masse ?

Après l’amalgame d’activités dans le nom de « sciences », voici maintenant l’amalgame entre recherche scientifique et consommation de masse.

« Les produits et savoirs scientifiques pénètrent pourtant le social via la consommation (…) On n’a donc aucune raison d’être surpris des réactions, parfois très négatives, qu’elles [les sciences modernes] suscitent depuis près de deux siècles et demi. ».

Déjà, « Produits scientifiques » n’a guère de sens (de quoi s’agit-il? de publications ? de brevets ? d’appareils ?) mais la rhétorique est montée pour amalgamer la recherche scientifique avec les produits de consommation.

Ensuite,  la science est pointée comme responsable des réactions négatives que peuvent susciter certains aspects de l’organisation de la société : ici les excès de marketing des produits de consommation, ailleurs des rigidités bureaucratiques.  Nos auteurs énoncent  les  « réactions parfois très négatives » dont « on n’a … aucune raison d’être surpris. » et leur désignent une cible : la science.  Aussi, des attaques, verbales voire plus, sur des laboratoire ou des chercheurs (de la recherche publique par exemple) entreraient sans doute pour eux dans le cours normal des choses.  L’absence de surprise n’équivaut-elle pas à légitimation ?

Devrait-on accorder le privilège à des particuliers de dicter aux scientifiques la conduite de leurs recherches ?

Après cette accumulation d’amalgames propres à diriger l’hostilité vers la science, nos auteurs invoquent le raisonnement « participatif »:

«  il faut du début de l’aventure (idées, hypothèses, orientations) jusqu’à leur mise en œuvre et à leur intégration dans la société, un dialogue continu, permanent, intelligent et ouvert. ». L’argument participatif manque singulièrement de cohérence quand il s’agit de science. Comment là où la durée d’enseignement ou de formation est une des plus longues, le premier quidam – fût-il un citoyen parfaitement légitime en démocratie – serait-il appelé à discuter de la façon d’effectuer le métier de chercheur ? De plus, rappelons que la démarche scientifique repose depuis son origine sur le respect des faits expérimentaux et la mise à distance de la subjectivité dans l’interprétation des résultats. Principes qui seraient évidemment bafoués dans la démarche voulue par les auteurs.

En fait, la pensée participative n’a que l’apparence de la naïveté ou de l’innocence. Il s’agit bien d’une attaque frontale – en dépit de tout sens commun – contre la pratique scientifique vue comme un pouvoir. Car ce ne serait pas le premier quidam qui viendrait avec le but suivant : « Tout pouvoir mérite un contre-pouvoir (…) Il ne s’agit pas de défiance ou de refus des sciences, ni d’irrationalisme mais de pensée critique. »

Voilà bien l’enjeu ! Il s’agit bien d’une véritable prise de pouvoir (déguisée en contre-pouvoir) instituée par des forces politiques qui désormais parlent (par usurpation ? et sinon, par quelle légitimité ?) au nom du citoyen.

Comme la plupart des gens censés ne prétendent aucunement exercer un contre pouvoir dans le déroulement de quelque métier, a fortiori à forte spécialisation comme la recherche, seuls les porteurs d’une pensée critique – autrement dit ceux qui partagent les attendus des auteurs et qui sont prêts à les déclamer haut et fort – se précipiteraient pour exercer ce soi-disant « contre-pouvoir ». Celui-ci serait alors bien éloigné « du dialogue (…) intelligent et ouvert » présenté sur l’emballage publicitaire du produit et la démarche scientifique serait certainement alors mise à mal, au préjudice de la société.

D’ailleurs d’autres articles du livre illustreront bien le propos.

La suite prochainement.

Lucius

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